10 ans après l’adoption de la loi du mariage pour tous, la photographe Marie Docher est allée à la rencontre de lesbiennes d’horizons variés pour réaliser des portraits et recueillir le récit intime de chacune. Elle nous présente le fruit de son travail, Et l’amour aussi, un livre riche en émotions, préfacé par Anne Pauly et publié aux éditions La Déferlante. Extrait de la rencontre publiée dans le numéro 112 de Jeanne Magazine.

Pouvez-vous nous parler des motivations qui vous ont inspirée pour entreprendre ce projet ? Mes motivations pour ce projet sont à la fois professionnelles et personnelles. Fin 2021, le ministère de la Culture a demandé à la Bibliothèque nationale de France d’organiser une importante commande photographique visant à soutenir le photojournalisme, une profession en difficulté. J’ai proposé un sujet sur les lesbiennes, pour ce projet qui allait voir le jour en 2022, dix ans après le mariage pour tous. Cette période a été extrêmement compliquée à gérer, pour nous toutes. Et, en même temps, c’est la première fois que nous avons une histoire commune documentée, même si nous sommes invisibilisées dans cette documentation de l’histoire. J’ai été extrêmement heureuse d’être sélectionnée pour ce projet puisque, par ailleurs, je milite beaucoup pour la visibilité des femmes photographes. À titre personnel, j’ai découvert le premier livre dans lequel on parlait de lesbiennes, avec des portraits, Faces and Phases, de l’artiste et photographe sud-africaine Zanele Muholi, que j’ai découvert en 2012, lors des Rencontres d’Arles. C’était la première fois que je voyais de telles représentations, et je me suis immédiatement identifiée. Ensuite, j’ai découvert le travail de Joan E. Biren qui a documenté les lesbiennes aux États-Unis à la fin des années 60 et au début des années 70 dans son livre intitulé Eyes to eyes : portraits of lesbians. C’étaient les seules références que j’avais – et je suis photographe – ce qui veut dire que celles qui n’y ont pas accès, sont nombreuses. En 2010, il était manifeste qu’en tant que lesbiennes, nous manquions cruellement de visibilité, de représentation et de représentativité. On parlait beaucoup de nous dans les médias, de nos corps et de nos droits reproductifs, mais nous n’étions pas très visibles dans les débats. C’était vraiment un problème. Au niveau de la représentativité politique, on n’a pas vu de lesbienne prendre la parole sur le sujet. C’était douloureux de constater que l’on parlait de nous… sans nous, et, c’est bien simple, j’ai pleuré pendant tout le temps des débats. Ma motivation profonde était donc de créer, enfin, des représentations lesbiennes qui soient réelles en laissant les femmes décider où et comment elles souhaitaient être photographiées. Et, je l’ai compris en faisant ce projet, c’était aussi un besoin de réparer et au minimum de me consoler. Toute cette période nous a transformées et je pense qu’on s’est consolées et réparées ensemble.

Parlez-nous du travail que vous avez réalisé pour capturer leurs histoires… Quand j’ai obtenu la commande, fin décembre 2021, j’avais environ sept à huit mois pour réaliser le travail pour la BnF. Pendant deux mois, j’ai effectué un travail de terrain pour identifier les personnes que j’allais photographier. Les portraits que j’avais réalisés pour la revue La Déferlante (Christiane Taubira, Alice Diop, Claude Ponti, Bintou Dembélé, Alice Coffin et Yuri Casalino) m’avaient donné confiance dans l’approche que je pouvais avoir avec les gens. J’ai posé des questions, adaptées en fonction de la dimension militante des participantes. J’ai commencé par demander où elles se trouvaient il y a dix ans et comment elles avaient vécu les débats et le vote de la loi en 2013. Cela variait en fonction des âges et des régions, mais cela a permis de poser une base de discussion et de parler de quelque chose qui nous a été commun. Ce que nous avons en commun, à part le fait d’aimer les femmes, c’est que nous manquons d’histoires, nous manquons de représentations et donc parler de cette histoire-là a créé un lien.
J’étais galvanisée par cette commande, les séances étaient assez faciles, tout était assez confort. Cela se voit dans les photos, les participantes sont vraiment elles-mêmes, et ça, c’était vraiment très important. La deuxième question que je leur posais était : Comment vous vous nommez ? Les réponses que j’ai reçues comme « queer », « homosexuelle », ou les expressions comme « j’aime quelqu’un », racontent quelque chose d’elles-mêmes. Je leur ai aussi demandé avec quelles représentations elles se sont construites et j’ai recueilli des références, Catherine Lara pour ma génération, ou encore Amélie Mauresmo et les plus jeunes m’ont cité plus de références, mais pas tant que ça en fait. Dans leurs réponses, elles ont raconté quelque chose de l’intime qui est en même temps du politique.

Le livre offre une diversité de parcours et d’identités lesbiennes. Pourriez-vous partager votre processus de sélection des femmes et des histoires présentées ? Il était très clair que je voulais des militantes, par exemple, Suzette Robichon qui travaille sur l’histoire des lesbiennes, qui a travaillé sur l’histoire des déportations, et qui s’occupe aussi de visibilité. Quelqu’un aussi comme Veronika Noseda qui s’occupe beaucoup des solidarités avec des migrantes, des réfugiées, ou encore Alice Coffin. Je voulais qu’il y ait quelques militantes, saillantes, qui travaillent sur des sujets différents. Je ne voulais pas passer par des associations, en fait, je crois que je voulais trouver des lesbiennes qui étaient, comme moi, il y a dix ans. À cette époque, je n’aurais pas participé à ce projet. Je n’étais pas dans le placard mais je voulais passer sous les radars. Je n’utilisais pas le mot  » lesbienne », il aurait fallu m’égorger pour que je le dise. Mon entourage le savait, je vivais ma vie, mais je ne fréquentais pas de lesbienne. J’avais été très marquée, par mon arrivée à Paris, à l’âge de 23 ans. J’avais tourné pendant des mois, tous les samedis soir autour d’une boîte et le jour où j’y suis entrée, ça a été affreux. Je n’avais pas les codes. En fait, j’étais traumatisée par les lesbiennes. Donc, pour ce livre, je me suis dit que j’allais chercher celles qui étaient comme moi il y a dix ans. J’en connaissais certaines et je suis aussi passée par des hétéros pour les trouver. Par exemple, lorsque j’étais invitée en région pour un workshop, je demandais aux organisatrices si elles connaissaient des lesbiennes, et c’est ainsi que j’ai pu les rencontrer.

Parmi les témoignages que vous avez recueillis, y a-t-il un récit ou un parcours en particulier qui vous a particulièrement marquée, émotionnellement ou intellectuellement ? Tous m’ont marquée, c’était très étonnant. Il y a toujours eu un moment au cours de nos échanges où ces femmes partageaient quelque chose que j’aurais pu dire moi-même. En fait, si je regarde ce livre, en creux, c’est comme un autoportrait. Par exemple, Marielsa et Anne, en sont exactement là où j’en étais il y a dix ans. J’ai reconnu des expériences qui nous étaient communes. Si je devais citer un récit en particulier qui m’a marquée, c’est celui de Nash, qui a environ 30 ans de moins que moi. Elle est née en Afrique, en Côte d’Ivoire, dans un milieu musulman, et a grandi dans un village. On a, au fond, très peu de choses, socialement en commun, et là, elle me dit qu’elle n’est jamais allée à l’école, qu’elle n’avait pas de mots pour dire les choses. Mais, moi non plus ! Et pourtant je suis allée à l’école. Elle me parle de ce sentiment d’être différente, d’être avec les garçons, de regarder les filles… On a la même expérience en fait, et quand elle partageait cela, c’était troublant et très émouvant.

(…)

Et l’amour aussi de Marie Docher (Editions La Déferlante)

Photo de Marie Docher – ©Bea Uhart pour La Déferlante

L’intégralité de la rencontre avec Marie Docher est disponible dans le numéro 112 de Jeanne Magazine.

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