Il est vraiment là, ce livre qu’on attendait, qui fait l’état des lieux historique d’une contre-culture lesbienne en littérature française. Il me faudra pousser les volumes sur mon étagère pour faire une large place à celui qui, déjà, s’affirme comme un ouvrage de référence sans précédent – le Lagarde et Michard lesbien ? –, jetant un pont salutaire entre recherche universitaire et vulgarisation, analyse fouillée et synthèse globale. 

Écrire à l’encre violette offre un ample panorama qui répare des siècles de silence et traverse une production aussi foisonnante que protéiforme. Touche-à-tout « la » littérature lesbienne concerne l’ensemble des genres littéraires et souhaite tour à tour subvertir, divertir et provoquer à penser. Déplaisant aux censeurs comme aux fâcheux, elle se réinvente de période en période : toujours elle esquive les entraves (monde éditorial masculin, représentations et clichés patriarcaux), se structure pour préserver sa mémoire (l’émergence de maisons d’édition dédiées), elle cultive ses imaginaires, invente ses formes, rêve d’utopie et exhibe ses engagements politiques. C’est une littérature de résistance et d’invention, qui fraye autant avec l’expérimental qu’avec les codes inébranlables de genres balisés (romans à l’eau de rose ou policiers).

Pour les auteurices qui signent le volume, il s’agit de sortir les lesbiennes des limbes sans les essentialiser ni figer leur production littéraire dans des carcans critiques trop corsetés. Aussi les chapitres, qui scandent en sept temps plus d’un siècle de littératures vibrantes, privilégient les constellations générationnelles et intergénérationnelles, les réseaux amicaux, littéraires et maintenant sociaux. Il ne s’agit pas pour les chercheureuses de délimiter une catégorie restrictive mais de présenter la diversité, les singularités et les combats de littératures bien souvent réduites au silence. Il s’agit également de souligner les limites d’une telle catégorisation et les ambivalences qu’une telle « étiquette » suscite.

Identifier une œuvre comme « lesbienne » ne suffit certainement pas à la comprendre, mais inversement, oublier de voir et de dire qu’un texte contient une portée lesbienne, c’est passer à côté de toute une dimension essentielle, perpétuer une invisibilisation néfaste et entretenir une vision de la littérature centrée autour d’un seul point de vue prétendument universel. (237)

Toustes insistent sur l’invisibilisation tenace qui frappe les littératures lesbiennes. Iels témoignent des luttes perpétuelles, renouvelées à chaque décennie, qui oscillent entre moments circonstanciés d’émergence (le tournant 1900, les années 70) ou de franche affirmation (les années 90 et le début du XXIe siècle) et les retours de bâton (la censure des années 40-50). S’inscrivant dans une lecture intersectionnelle de leurs corpus, les auteurices soulignent les manquent qui persistent – le canon lesbien reste bien souvent blanc, bourgeois et parisien – et la nécessité critique de politiser la littérature.

Car l’enjeu est de taille quand il est question d’existences marginalisées, stigmatisées, bâillonnées. La lutte est linguistique autant que symbolique : poétesses, essayistes et romancières se doivent d’inventer un langage pour nommer leurs expériences, élaborer des mythographies inédites, bousculer les scenarii, faire émerger des figures (celle de Sappho par exemple) et des motifs (le milieu scolaire, la chambre) qui permettent d’esquisser les contours de vies encore trop souvent reléguées dans l’obscurité. Écrire à l’encre violette, d’après l’expression de Monique Wittig, c’est faire exister, c’est témoigner, c’est émanciper. C’est élaborer des textes adressés à celleux en quête de filliation et de compagnonnage.

Écrire le lesbianisme force à repenser la manière dont on parle de littérature et dont on la transmet, à reconsidérer les lignées, les héritages et les réseaux d’influence littéraires, autant que la périodisation et les catégorisations critiques qui prévalent dans l’enseignement comme dans les médias. Écrire à l’encre violette représente un travail colossal, indispensable et, désormais, incontournable pour quiconque s’intéresse à la littérature française.

Camille Islert, Alexandre Antonin, Aurore Turbiau, Manon Berthier et Margot Lachkar sont de merveilleuses passeureuses, des chercheur et chercheuses scrupuleuses qui prouvent ce que permet la recherche en littérature : relire pour renverser ce vieux monde, trouver dans les textes des outils d’élucidation, d’émancipation, et faire sortir tant d’autrices de l’obscurité dans laquelle on les a délibérément maintenues pour les rendre enfin à notre mémoire partagée. 

Accompagné des plumes émouvantes de Suzette Robichon (préface), Elisabeth Lebovici et Catherine Gonnard (postface), ce volume fait œuvre historique en ce qu’il relie des générations de penseuses engagées et réunit des militantes qui veillent rigoureusement, amoureusement sur leurs héritages, sur nos histoires. Il prouve que d’autres futures littéraires et critiques sont possibles, qui donnent à la fois corps et voix aux vies lesbiennes et queer.

Écrire à l’encre violette. Littératures lesbiennes en France de 1900 à nos jours – Aurore Turbiau, Margot Lachkar, Camille Islert, Manon Berthier et Alexandre Antolin (Le Cavalier bleu, 2022)

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