Hanane Ameqrane, aka Lady Gaza, a 39 ans, elle est une femme lesbienne, révolutionnaire, franco-marocaine des quartiers populaires. Dans un monde où le patriarcat règne toujours en maître, elle se bat depuis 20 ans pour rendre visibles les combats menés par les femmes des quartiers populaires. Fondatrice de l’ancien collectif Femmes en lutte 93, elle utilise désormais les ondes pour propager son message avec Lady Gaza Brise les Tabous. Une émission dans laquelle Hanane Ameqrane aborde le quotidien des personnes LGBTQ+ en banlieues. Son histoire en est une de courage, de force et de détermination. Une rencontre inspirante avec celle qui nous invite toutes à la rejoindre le 15 octobre pour une Marche Féministe Antiraciste à St Denis. Rencontre

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Je milite depuis mes 18 ans, mais en vrai je militais déjà au sein de ma famille et dans mon quartier, face au patriarcat et aux violences faites aux femmes. J’ai commencé à 18 ans. J’ai commencé par le syndicalisme étudiant, touchée moi-même par la précarité des enfants d’ouvrier·es à l’université. En 2007, je suis montée sur St Denis, j’ai cofondé Femmes en lutte 93 en 2010, un des premiers collectifs féministes des quartiers populaires en France, dissous en 2022. Je travaille actuellement dans un lycée de Saint-Denis. Nous vivons dans cette ville aussi avec ma compagne, franco-hmong. Après un long parcours de PMA, nous y élevons notre fille, qui va avoir 4 ans.

Vous êtes la cofondatrice du collectif féministe Femmes en lutte 93 et créatrice du podcast Lady Gaza Brise les Tabous. Comment est née votre envie d’agir, de militer et de mettre en lumière la lutte des femmes des quartiers populaires ? Toute ma vie militante, j’ai mis au centre les revendications des femmes des quartiers populaires : dans les syndicats, dans les organisations politiques. Mais ce n’était pas suffisant. Il nous fallait un espace féministe non-mixte. Avec Femmes en lutte 93, on a milité plus de 10 ans pour défendre un féminisme populaire. On a été l’un des premiers collectifs féministes des quartiers populaires qui posent l’ensemble des combats que nous affrontons : de l’exploitation, la lutte pour les papiers et les logements, contre les violences sexuelles…
Au moment du mariage pour tous en 2013, la situation politique était tellement violente, que nous avons décidé de porter avec ma compagne les questions LGBTQI+ de manière collective et politique au sein de FEL93. L’ensemble du collectif a bien sûr porté ces questions, à la fois dans des campagnes politiques mais aussi avec un soutien personnel important pour nous. Ce qu’on a fait a été historique, car personne ne parlait de nous : ni les groupes LGBTQI mainstream, ni les organisations antiracistes. Il était temps de sortir de ce placard politique, collectivement, et de dire : l’homosexualité existe en banlieue et c’est une question politique aussi importante que les violences policières ou patronales. Tout en dénonçant le racisme et le mépris de classe des espaces communautaires LGBTQI+.

Avec votre émission Lady Gaza Brise les Tabous, vous abordez le quotidien des personnes LGBTQ+ en banlieues. Pourquoi est-il, selon vous, primordial de créer ces espaces de discussions spécifiques ? J’avais besoin de me mettre au centre, pour une fois dans ma vie, en tant que lesbienne des quartiers populaires. J’ai pris conscience que je me mettais toujours en dernier sur la To-Do-Do List politique. FEL93 était un groupe mixte, je militais avec des blanches et des hétéros ne venant pas de quartiers populaires. Et au moment du premier confinement en 2020, je me suis rendu compte que je portais un masque. J’étais confinée avec ma femme et ma fille, mes deux petites sœurs : nous étions en non-mixité racisée totale pendant des semaines. J’ai ressenti un apaisement puissant. Et avec le retour en réunion mixte, même virtuelle, je remettais ce masque. J’étais en colère, en rage. Je ne supportais plus cet espace, où nous avions fini par mettre au même niveau des femmes qui ne venaient pas de quartiers populaires et nous. La situation politique en France et dans le monde a été un révélateur : ce masque a fini par tomber face au racisme structurel de la société qui explosait à la face du monde.
FEL93 prenait le chemin de sa dissolution. On a pris le temps de faire un congrès et un bilan politique avec les militantes qui restaient.
Au-delà de ce deuil politique, j’avais besoin d’un espace militant plus libre et souple que les contraintes, les embrouilles, les violences des collectifs militants.
Au lycée, je rencontrais depuis des années des jeunes lesbiennes notamment, des quartiers populaires. J’ai eu envie de mettre au centre nos histoires et nos luttes. Pour une fois, je NOUS ai mis au centre de mes activités militantes : 100% LGBTQI+ des quartiers populaires. Grâce à l’équipe du Lobby, le magazine des actualités queers sur Radio Campus Paris, j’ai pu réaliser avec Colin Gruel, ce projet. Nous avons fait trois émissions depuis pour la saison 2021/2022. Et on va reprendre cette année.

En tant que femme “franco-marocaine, maman lesbienne habitant à St Denis” – comme décrit dans la bio de votre émission -, quelles sont les principaux stéréotypes et les obstacles majeurs que vous rencontrez aujourd’hui et que vous combattez avec ferveur ? La question de l’autonomie financière et de l’accès aux logements me semble le chantier prioritaire pour les LGBTQI+ des quartiers populaires. Soit pour fuir des violences, soit pour prendre le temps de se construire en tant que LGBTQI+, avant de faire son coming out. Nous sommes un angle mort en tant que LGBTQI+ de banlieues. Nous avons un choix difficile à faire entre : supporter le racisme de la communauté LGBTQI parisienne OU supporter les LGBTQIphobies de nos communautés religieuses et de nos quartiers.
Avec ma compagne nous avons essayé d’abord de faire évoluer le monde LGBTQI+ : ça a été extrêmement violent et nous nous sommes rencontrées en 2009 sur un constat d’échec. Le fait que nous soyons toutes deux racisées, issues d’un milieu ouvrier aussi, a été une force personnelle et politique incroyable. On a choisi de vivre, militer et travailler dans le 93. On a choisi d’entamer ce parcours de coming out avec nos familles respectives. On a choisi d’élever notre famille près des “nôtres”. Ça demande une prise en charge forte et épuisante car on éduque absolument tout le monde : nos familles, nos orgas militantes…
On ressent beaucoup de solitude, on lutte aussi contre nos peurs : peur du rejet, de l’exclusion, des violences de nos familles. C’est aussi dur d’être “pionnières” d’une certaine manière : on avance dans nos vies sans réel modèle.
Mais nous existons en banlieues. Nous avons rencontré des LGBTQI+ comme nous, et nous sommes entourées de cette force collective. Ensemble, nous avons ouvert cette voie, et nous en sommes fières. Même s’il y a beaucoup de travail à faire, les mentalités évoluent dans la société, jusque dans nos quartiers. Au lycée où je travaille, je vois les évolutions. Cette jeunesse est engagée, dynamique, inclusive. Ça fait plaisir. La Pride des banlieues et la Pride radicale font un travail politique essentiel et réussissent à imposer nos revendications. C’est motivant et rend optimiste.

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marchefeministeantiraciste.webnode.fr

Instagram @ladygaza

Le lien des émissions : linktr.ee/ladygaza

Retrouvez l’intégralité de notre rencontre avec Hanane dans le numéro 99 de Jeanne Magazine.

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