Le long métrage kényan qui raconte une histoire d’amour entre deux femmes, sélectionné à Cannes en mai dernier, sortira sur nos écrans le 26 septembre. Le film avait été censuré au Kenya, les instances du pays ayant estimé que Rafiki faisait la promotion de l’homosexualité. Aujourd’hui, sa réalisatrice, Wanuri Kahiu, souhaite que Rafiki concoure dans la catégorie « Meilleur film étranger » au cours de la cérémonie des Oscars 2019, mais, le règlement de la cérémonie stipule que les oeuvres censurées dans leurs pays d’origine ne peuvent pas être présentées. Wanuri Kahiu et l’organisation Creative Economy Working Group ont donc décidé de porter plainte devant la Haute Cour, contre le Kenya Film Classification Board, l’autorité de régulation, son directeur Ezechiel Mutua, ainsi que le procureur de la République, afin d’obtenir le plus vite possible une levée de cette censure. La réalisatrice a jusqu’au 30 septembre pour déposer son dossier d’inscription au comité de sélection des Oscars, l’audience devant la Haute Cour aura lieu vendredi.

En attendant d’en savoir plus, nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir l’article de Fanny Hubert à propos de Rafiki publié dans le numéro de mai de Jeanne Magazine.

Rafiki, une histoire d’amour moderne et lumineuse

Cette année, le Festival de Cannes a choisi de mettre à l’honneur des cinéastes peu connus, des premières œuvres et des films qui célèbrent l’amour sous toutes ses formes. Parmi les évènements de cette 71e édition, on retrouve le long-métrage Rafiki, premier film kenyan sélectionné sur la Croisette dans la catégorie Un Certain Regard. Réalisé par Wanuri Kahiu, il relate l’histoire d’amour entre deux adolescentes, Kena et Ziki, dans une société très conservatrice et religieuse. Alors que leur père respectif fait campagne électorale à Nairobi, elles essayent tant bien que mal de s’aimer librement.

Un portrait touchant et nécessaire

Au-delà d’être le premier film kenyan à être présenté à Cannes, Rafiki est l’un des premiers films à mettre en scène une histoire d’amour lesbienne entre deux héroïnes africaines. Le souhait de Wanuri Kahiu était de palier à ce manque de représentation et de célèbrer « la beauté et la difficulté de l’amour, des moments précieux pendant lesquels on s’élève au-delà de nos préjugés ». Adaptation d’une nouvelle présente dans le recueil Jambula Tree de l’auteure ougandaise Monica Arac de Nyeko, Rafiki est un portrait touchant, lumineux mais aussi dramatique de deux personnages qui ne peuvent pas vivre leur amour sans se confronter à la violence des autres. Il est nécessaire de rappeler qu’au Kenya, être homosexuel signifie risquer entre 5 et 14 ans de prison.

Si cette violence est à la fois sous-jacente et totalement explicite, Rafiki offre des très beaux moments entre Kena et Ziki. Des moments suspendus dans le temps. Les premiers regards, les premiers rendez-vous, la peur du premier baiser, l’intimité enfin partagée… autant de scènes où prime une sensualité douce et émouvante. La mise en scène de Wanuri Kahiu joue avec le décalage du son et de l’image, ce qui exacerbe cette impression de bulle dans laquelle se trouve Kena et Ziki. Les mots mettent un peu de temps à sortir, sont maladroits ou sont remplacés par des sourires qui valent plus de mille paroles. Au moment où la bulle éclate, le drame prend alors toute la place, des ralentis s’imposent et la réalité se rappelle à nos deux héroïnes tout comme elle se rappelle à nous. Nous avions tenté jusque-là de l’oublier nous aussi.

Le casting de Rafiki est une vraie réussite. On découvre les talentueuses Samantha Mugatsia et Sheila Munyiva, dont l’alchimie à l’écran est indéniable. Sincères et naturelles, elles font de Kena et Ziki des adolescentes attachantes, drôles et souvent bouleversantes. Le reste de la distribution est d’ailleurs tout aussi convaincante et c’est un vrai bonheur de découvrir des comédiennes et comédiens qui sont rarement visibles sur les écrans européens. Notons aussi une bande-son très soignée qui apporte au film une émotion supplémentaire et qui nous implique encore plus dans l’histoire.

Une réalisatrice engagée

S’il est aussi important que le film soit montré dans le plus grand festival de cinéma au monde, c’est aussi parce qu’il a été interdit de diffusion dans les cinémas kenyans. La commission de censure du pays a jugé qu’il devait être banni à cause « de son thème homosexuel et de son but évident de promouvoir le lesbianisme au Kenya, ce qui est illégal et heurte la culture et les valeurs morales du peuple kényan». Et si cette décision est forcément un coup dur pour Wanuri Kahiu, la réalisatrice continue à défendre son film et sa vision personnelle de son continent natal. Avec Rafiki, elle veut proposer un cinéma africain plus positif, plus moderne et l’aider à dépasser les frontières pour que notre perception change aussi.

Dans un pays où l’homosexualité reste un crime, elle propose une histoire d’amour vibrante et où l’espoir a toute sa place. Jusqu’à maintenant, sa carrière reflète d’ailleurs bien son engagement et son envie de faire bouger les choses. Née en 1981 à Nairobi d’une mère médecin et d’un père businessman, la cinéaste part étudier le 7e art en Californie. Son premier film From a Whisper a connu un très beau succès et lui a valu 12 nominations et 5 prix aux Africa Movie Academy Awards. Son documentaire For Our Land s’intéresse à l’une des femmes qui l’inspirent le plus, Wangari Maathai. Elle est la première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la paix en 2004 pour sa lutte en faveur de l’écologie. En effet, cette biologiste militante est à l’origine de la création du Green Belt Mouvement qui a permis de replanter des milliers d’arbres au Kenya. À cause de son combat, elle aura d’ailleurs de nombreux problèmes avec le gouvernement.

Wanuri Kahiu a également co-fondé Afrobubblegum, une société qui encourage et soutient un art africain joyeux et optimiste pour se débarrasser des clichés tenaces. Elle préside aussi la fondation S.A.F.E. qui produits des films et des pièces de théâtre traitant du VIH et de l’excision notamment. Ce parcours militant et engagé l’a donc conduit aujourd’hui à réaliser un film qui pourrait aider à faire changer les mentalités « dans un climat anti-LGBT terrifiant », comme elle le rappelle elle-même dans sa note d’intention. Après sa présentation au Festival de Cannes, Rafiki devrait être projeté à Paris. On espère qu’il pourra être présenté dans les salles d’Afrique et d’ailleurs dans un futur proche. On vous conseille d’ores et déjà de ne pas le manquer s’il passe près de chez vous.

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