Faut-il encore présenter Alison Bechdel ? Celle qui a croqué pendant plus de 20 ans les amours lesbiens dans Gouines à suivre alors qu’elle venait tout juste de découvrir son homosexualité, revient aujourd’hui avec le troisième tome de ses mémoires. Car Alison est avant tout une exploratrice de la psyché et de l’intimité ancrée dans une époque. Après avoir documenté les figures de son père avec Fun Home, et de sa mère avec C’est toi ma maman ?, elle s’est penchée sur elle-même avec Le Secret de la force surhumaine. Une nouvelle aventure en terre personnelle portée par une interrogation : “Pouvons-nous vraiment changer si nous y mettons du nôtre ou sommes-nous condamnés à faire les mêmes erreurs encore et encore ?”. Une introspection qui l’a menée de sa pratique quasi initiatique du sport à la pensée des philosophes et des poètes romantiques et transcendantalistes des siècles passés. Rencontre.

10 ans après C’est toi ma maman ?, le second volet de votre diptyque parental, vous êtes de retour avec Le Secret de la force surhumaine. Pouvez-vous revenir sur la construction des projets sur lesquels vous souhaitez travailler ? Je dirais très lente, comme vous pouvez le déduire du fait qu’il m’a fallu dix ans pour faire ce livre. Mes projets prennent du temps pour évoluer et je ne sais jamais vraiment la direction qu’ils vont emprunter. Par exemple, je pensais que ce livre allait être une sorte de livre drôle et léger sur l’exercice physique et finalement il est beaucoup plus long, plus complexe et aborde la mort. C’est arrivé avec le temps, au fur et à mesure que mes recherches progressaient. Ma propre vie se déroulait pendant ce temps-là, ma mère est décédée, ce qui a opéré un changement complet de perspective. Je pense qu’une fois que nos deux parents sont morts, on entre dans une sorte de nouveauté.

Comme une nouvelle période de sa vie ? Quelque chose comme ça, oui, et je ne l’avais pas prévu. Vous ne pouvez pas l’anticiper avant d’y être. C’est donc un mélange de la vie qui avance à son rythme et du fait de s’accorder, en parallèle, la possibilité de suivre le projet là où il veut aller. Je me dis toujours que si je savais ce que j’allais écrire avant de l’écrire, cela n’aurait aucun sens de l’écrire [Rires].

Après Fun Home et C’est toi ma maman ?, Le Secret de la force surhumaine est centré sur vous. L’imbrication de ces histoires croisées et en même temps indépendantes doit être un travail de découpage assez précis. Lequel des trois a été le plus compliqué à écrire ? C’est une bonne question ! Si vous regardez les trois livres, les deux premiers sur mes parents font beaucoup de sauts dans le temps. Ils ne sont pas linéaires dans leur façon de raconter l’histoire. Ce dernier livre, quant à lui, est très chronologique. Il traverse toute ma vie, depuis ma naissance jusqu’au moment où j’ai fini de l’écrire. On pourrait donc penser que cette approche est plus facile. Qu’il suffisait de suivre l’histoire. Mais c’était en fait plus difficile que pour les autres livres parce que je ne savais jamais vraiment sur quoi j’écrivais dans ce livre. Avec mes parents, je le savais plus clairement, j’avais le recul nécessaire. (…)

Vous avez travaillé sur la colorisation avec votre épouse Holly Rae Taylor, comment cette collaboration a-t-elle fonctionné alors que vous aimez habituellement travailler seule ? Eh bien, c’était intéressant. Pour être honnête, ce n’était pas mon intention de lui demander au départ. J’avais d’ailleurs le sentiment que je devais coloriser tout le livre moi-même. Mais je ne l’ai pas fait par manque de temps. Après huit ou neuf ans, le projet approchait de son échéance [Rires]. Alors Holly a accepté de m’aider et j’ai eu beaucoup de chance qu’elle le fasse, même si c’était quand même assez difficile de lui céder le contrôle. C’était un peu compliqué au début, car j’essayais de lui dire exactement ce que je voulais, et elle, voulait y mettre son grain de sel et prendre ses propres décisions. Mais finalement, je l’ai laissée faire. Et ce fut un grand soulagement ! (…)

A propos de Gouines à Suivre, comment expliquez-vous son succès et son caractère intemporel ? Je suis toujours étonnée de voir que de jeunes lectrices continuent à découvrir cette série de bandes dessinées encore aujourd’hui et qu’elles la considèrent comme une référence. Cela me rend vraiment heureuse ! J’attends le moment où ce sera trop démodé ou que ça n’aura plus de sens. Mais nous ne semblons pas y être tout à fait encore. (…)

Pensez-vous qu’en tant que lesbienne, on a tendance à réfléchir plus profondément à la construction du self et à effectuer un travail de réflexion poussé sur notre identité ? Ah mais oui. J’aime cette idée. C’est une bonne remarque parce que je n’ai jamais eu cette expérience facile avec moi-même. Je pense que les gens qui s’intègrent facilement, les gens “normaux”, n’ont pas à se remettre en question au-delà d’un certain point. Mais si tu es différent, tu dois le faire. Apprendre à plonger au fond de soi d’une manière qui est difficile mais qui est également très gratifiante et productive.

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Le Secret de la force surhumaine d’Alison Bechdel (Denoel) – photo Elena Seibert

Alison Bechdel sera en France du 8 au 15 septembre :
– Jeudi 8 septembre à 20h à Paris : Rencontre au mk2 Bibliothèque animée par Cécile Daumas
– Vendredi 9 septembre de 16h30 à 19h30 à Paris : signature à la librairie Super Héros
– Samedi 10 septembre à Nancy pour le salon Le livre sur la place : rencontre croisée avec Alice Zeniter animée par Sonia Déchamps

Retrouvez l’intégralité de notre rencontre avec Alison Bechdel dans le numéro 99 de Jeanne Magazine.

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