Elena a grandi à Ivanovo, une ville située à 250 kilomètres à l’est de Moscou. Forcée par sa famille de se mettre en couple avec un homme, la jeune femme fait alors la connaissance de Meg, une Canadienne, sur internet. Les deux femmes tombent amoureuses et se rencontrent pour la première fois à Kiev en Ukraine en 2006 où elles sont physiquement attaquées par les parents d’Elena, qui l’obligent à retourner dans son village natal et lui volent son passeport. Elles n’ont pas d’autre choix que celui de fuir la Russie en bateau et naviguent pendant 10 mois à travers deux océans pour pouvoir vivre leur amour librement au Canada. Pour Jeanne Magazine, Elena et Meg reviennent sur leur histoire dans une interview dont nous publions ci-dessous quelques extraits.

Elena, vous êtes née et avez grandi à Ivanovo en Russie, où vous avez dû longtemps cacher votre homosexualité. Pouvez-vous nous parler de cette période de votre vie ?
Elena : A l’époque, j’avais l’impression que toutes les personnes autour de moi étaient des gardiens de prison et moi, leur prisonnière. Pour elles, c’est comme si je faisais partie d’un mouvement clandestin illégal dont il fallait surveiller tous les membres. Même si je n’étais pas ouvertement lesbienne, j’avais le sentiment que mon pays tout entier était contre moi et que je ne pouvais rien y faire. (…)

Vous êtes alors allée sur internet et y avez rencontré Meg sur un site de discussions en ligne…
Elena : Tout à fait, et à cette époque je ne savais pas qu’il était possible de changer ma vie et qu’il m’était possible d’être heureuse. Meg et moi n’avons pas beaucoup pu discuter car lorsque c’était la nuit chez moi, il faisait jour chez elle. En plus, ma mère était très méfiante et me surveillait sans cesse. (…)

Avez-vous expliqué votre situation à Meg ?
Elena : La seule chose que j’ai racontée à Meg, c’était que je devais sortir avec ce garçon et que je détestais ça. Je ne lui ai pas dit beaucoup plus, comme par exemple, que ma mère me forçait à sortir avec lui. Je ne lui ai pas dit non plus combien je détestais les moments que je passais avec lui et que j’abhorrais coucher avec lui. Je ne supportais pas d’entendre ma famille me dire combien cet homme était bien, qu’il fallait que je l’épouse et que l’on fasse des enfants ensemble. Je me disais qu’en tant qu’Occidentale, Meg allait penser que j’étais faible et pathétique de les laisser me faire ça et me traiter de cette manière. (…)

Après 6 mois de conversation en ligne, vous avez alors décider de vous rencontrer « en vrai », à Kiev en Ukraine. Comment cela s’est-il passé ?
Elena : La seule chose à laquelle je pensais, c’était à Meg et à la façon dont je pourrais m’enfuir pour la retrouver à Kiev. Les jours ont passé et j’ai fait comme si de rien n’était : je travaillais, je passais du temps avec le garçon que je devais fréquenter, mais la seule chose que j’avais en tête était ma fuite pour Kiev. (…)
Meg : J’étais très nerveuse comme cela peut se comprendre. Je n’avais aucune idée de qui j’allais rencontrer une fois sur place. Jusqu’à présent, Elena n’avait été qu’une voix au téléphone et des mots sur un écran d’ordinateur. Je n’avais, bien sûr, pas la moindre idée de ce qui allait se passer, mais j’étais certaine d’utiliser mon billet d’avion retour avec ou sans Elena. Même si, je dois admettre que j’étais à peu près certaine de ne pas quitter Kiev sans Elena.

▶ Elena est ici maintenue par ses parents devant le garde de sécurité du McDonald's

▶ Elena est ici maintenue par ses parents devant le garde de sécurité du McDonald’s

Pouvez-vous revenir sur ce jour, deux semaines après votre première rencontre à Kiev, où tout a basculé ?
Meg : La mère d’Elena nous a attirées dans un endroit désert de la gare de Kiev où son père nous attendait pour nous attaquer toutes les deux. Elena était choquée, absolument terrifiée, et je voyais bien qu’elle pensait plus à ma sécurité qu’à la sienne. Elle m’a demandé de retourner à l’appartement que nous avions loué et de l’y attendre après avoir parlé à ses parents et arrangé la situation. Mais je ne voulais pas la laisser là toute seule. Elle m’a implorée de l’écouter en me disant que la situation serait encore pire si je restais. Je l’ai alors écoutée et à regret, je suis retournée à la station de métro. J’étais à mi-chemin vers l’appartement lorsque mon téléphone s’est mis à sonner. C’était Elena, qui criait qu’elle m’aimait. Puis silence total au bout de la ligne. J’ai compris qu’elle n’allait pas bien et qu’elle avait besoin de moi. Je suis revenue sur les lieux et je l’ai vue près d’un McDonald’s avec ses parents qui la tenaient fermement, et l’empêchaient de fuir (…)

C’est à ce moment là que la police est intervenue ?
Meg : Oui, Elena et ses parents continuant de la maîtriser par les bras, ainsi que le garde de sécurité et moi-même avons fini à l’extérieur du McDonald’s, dans un froid glacial, sous la neige pour ce qui m’a paru être une éternité. Lorsque la police est finalement arrivée, la mère d’Elena a tout fait pour les convaincre que sa fille était folle et qu’elle avait besoin d’être internée dans un hôpital psychiatrique. Elle leur a dit que j’étais une criminelle, une dealeuse de drogue, une gourou et une meurtrière sociopathe qui avait tué des gens pour vendre leurs organes… (…)

Elena, quel souvenir précis avez-vous de ce moment-là ?
Elena : Ce moment fut l’un des pires et des plus désagréables de ma vie, car c’est vraiment là que j’ai compris que mes parents ne se souciaient pas du tout de moi, et qu’à l’inverse même, mon bonheur et mon bien-être étaient le dernier de leurs soucis. Ils savaient qu’ils me faisaient du mal, et pourtant ils l’ont fait ! Lorsque mon père a craché sur le visage de Meg, lorsqu’il l’a frappée avec son poing, lorsqu’il m’a tordu le bras si fort que j’en ai eu des bleus des jours durant, j’ai alors réalisé que ces gens, que j’appelais mes parents, étaient en réalité des monstres. (…)

A ce moment-là, Elena, vous réalisez que vos parents ont volé votre passeport, et que, finalement, la seule solution pour vous deux est de fuir la Russie…
Elena : Je n’avais aucune idée de la façon dont je pourrais être avec Meg après cette horrible journée avec mes parents et surtout après qu’ils eurent volé mon passeport. Je venais en une seconde de perdre ma maison, mon pays, j’étais littéralement sous le choc. Je ne voyais pas du tout d’issue pour arriver saine et sauve chez Meg. (…)
Meg : Croyez-moi quand je vous dis que nous avons tout essayé et réfléchi à toutes les possibilités pour essayer de rejoindre le Canada en avion mais sans le passeport d’Elena, c’était tout simplement impossible. En fait, se rendre n’importe où dans le monde ailleurs qu’en Russie devenait impossible pour Elena. Nous venions de passer trois mois en Ukraine, et les fonctionnaires ukrainiens savaient qu’Elena était sur leur sol, car sa mère le leur avait bien fait comprendre ! La vice-consul de l’ambassade canadienne à Kiev nous a aidées autant qu’elle a pu. Elle m’a fait comprendre que c’était très dangereux pour moi de rester là-bas avec tout ce qu’il s’était passé. (…)

Vous avez alors décidé de rejoindre le Canada en bateau…
Meg : Nous avons évoqué toutes sortes d’hypothèses assez farfelues, comme acheter des chaussures de randonnées et, en plein milieu de l’hiver, de marcher jusqu’en Pologne pour espérer entrer dans l’Union Européenne afin de demander l’asile pour Elena. Nous ne pouvions pas prendre le train ou quelque autre moyen de transport public en Ukraine à cause des vérifications d’identité. (…) Finalement une amie d’Elena a réussi à lui récupérer son passeport en se rendant chez la mère d’Elena, nous lui avons acheté un billet d’avion pour qu’elle vienne nous rejoindre à Odessa avec le précieux sésame. A cet instant, notre priorité était simplement de sortir d’Ukraine avant qu’Elena ne se fasse attraper et qu’elle soit renvoyée en Russie. Il y avait deux pays uniquement où Elena pouvait se rendre : la Turquie et l’Egypte. Nous avons cherché le premier vol que nous pouvions prendre vers l’un de ces deux pays et il se trouve que c’était un vol pour la Turquie. Une fois sur place, la question restait la même : comment rejoindre le Canada ? Il se trouve que je possède une licence de pilote, j’ai donc tout d’abord pensé à acheter un avion et y embarquer des réserves de fuel pour ainsi nous rendre au Canada. Nous avons vite trouvé cette idée folle en nous penchant sur la partie concrète de ce plan, notamment le cauchemar administratif que représente le fait d’acheter un avion ou n’importe quoi d’autre en Turquie d’ailleurs. La seule option possible était d’acheter un bateau. Par chance il y en avait beaucoup. Pendant mon enfance, j’avais passé quelques étés en France, en Bretagne, plus exactement, et j’avais vu et entendu parler des bateaux Beneteau. Je ne connaissais rien d’autre à la voile si ce n’est que le nom de cette marque dont j’avais eu de très bons échos. Alors notre but fut de trouver un bateau Beneteau qui ne serait ni trop petit pour l’océan ni trop grand à manoeuvrer. Ce fut aussi simple que cela. Je n’avais aucune idée du matériel dont nous aurions besoin ni même si les bateaux Beneteau étaient livrés avec tout le matériel nécessaire pour traverser l’océan. A ce moment, nous nous en fichions un peu, parce que le temps nous était compté. Elena pouvait encore rester deux mois en Turquie avant qu’on la renvoie en Russie.
Elena : J’ai alors pris six cours de navigation tandis que Meg installait des tonnes d’équipements faisant de cette embarcation un bateau de croisière pour le grand large. Deux mois plus tard, nous quittions la Turquie pour l’océan et des mois de navigation nous attendaient…

elenameg.com

Retrouvez l’interview d’Elena et Meg en intégralité dans le numéro de juin 2017 de Jeanne Magazine.