T’es une excellente lesbienne ! J’ai reçu le compliment avec beaucoup de fierté, surtout venant de Franzi, l’une de mes lesbiennes préférées au monde.

Depuis quelques années, mon engagement me conduit à partager du temps avec un melting-pot de femmes queer, des bébés lesbiennes aux vieilles gouines de notre communauté. Quand mon amie Rosie dit qu’elle se sent en sécurité avec moi, que je l’inspire et l’aide à aimer son lesbianisme, je suis enchantée. Mais je ne suis pas née modèle. J’ai parcouru un long chemin pour en arriver là.

Malheureusement, le lesbianisme n’est pas un vaccin contre le sexisme et l’homophobie. Nous vivons dans une société construite par et pour les mecs cis blancs hétérosexuels ; comme tout le monde, je suis donc pétrie de lesbophobie intériorisée. Et il faut de la volonté, du temps et de la résilience pour la déconstruire.

« Vous êtes pas lesbienne ou un truc du genre ? »

Je me souviens avoir rompu avec ma première copine quand j’avais quatorze ans – elle avait dit à sa sœur qu’elle était amoureuse de moi. Je me souviens avoir nié quand la fille dont j’étais raide dingue au lycée a raconté aux autres que nous couchions ensemble. Et je me souviens du dégoût et de la suspicion sur le visage de ce médecin, quand il m’a demandé : « Vous êtes pas lesbienne ou un truc du genre ? » Je me souviens. Je me suis sentie nue et honteuse, et j’ai dit non.

J’évitais les clubs lesbiens comme la peste bien qu’ils me fascinaient en secret. Je ne ressentais aucune appartenance à la communauté queer. Je disais qu’une orientation sexuelle commune ne me suffisait pas pour nouer des amitiés. La vérité, c’est que j’avais peur d’être rejetée, tant par mes proches cis hétéros pour mon lesbianisme non verbalisé que par les lesbiennes pour mon manque d’expérience.

Je me souviens du courage qu’il m’a fallu pour décrocher le téléphone d’une cabine publique et dire à ma meilleure amie que « j’aimais les femmes ». Je me souviens du jour où j’ai « avoué » à ma mère que j’étais amoureuse de Dalia. Je me souviens quand mon frère cadet m’a demandé de qui c’était « la faute ». J’ai longtemps douté pouvoir faire des enfants équilibrés sans modèle masculin. Je vous l’ai dit : j’étais pétrie de lesbophobie intériorisée.

On ne naît pas fière d’être lesbienne

On ne naît pas fière d’être lesbienne : on le devient. Et il faut des modèles. Des modèles de lesbiennes fortes. Il faut des films, des chansons, des livres et des podcasts lesbiens. Il faut des cafés et des espaces safe réservés aux gouines. Il faut des profs, des sportives et des politiciennes queer. Et bien sûr des personnes alliées parmi la famille et les proches. Il faut de belles expériences – douceur, bienveillance, amour. Et il faut du temps.

De la honte à l’activisme, la route est parfois longue. Il m’a fallu du temps pour m’affirmer lesbienne et fière de l’être. Pathologiser le mot « lesbienne » a eu des conséquences catastrophiques sur notre santé mentale. Beaucoup de lesbiennes sont toujours mal à l’aise avec le mot. Elles évitent de l’utiliser ou préfèrent se dire queer.

Appeler une gouine une gouine

Personnellement, je suis fan de réappropriation. Je suis lesbienne et j’adore l’être. Je m’identifie et me présente comme lesbienne, un terme désormais empouvoirant. Personne ne peut me blesser avec ce mot. Je détermine moi-même mon identité, avec gratitude et fierté. 

Quand Le Génie lesbien d’Alice Coffin est sorti en 2020, j’étais terriblement frustrée qu’il soit disponible seulement en français car je voulais le faire lire à tout le monde. Ce livre est un bijou lesbien. Si j’étais déjà très à l’aise avec mon propre lesbianisme à l’époque, Le Génie lesbien m’a poussée à m’engager pour la communauté, à créer l’espace safe qui n’existait pas quand j’en aurais eu moi-même besoin.

Plus de génie lesbien dans le monde !

J’ai commencé à m’engager pour la visibilité lesbienne, notamment par le biais de projets d’écriture LGBT. À cette occasion, j’ai rencontré Anastasya, militante moldave originaire de Russie à la détermination aussi vive que le rouge de ses lunettes. 

Après avoir quitté la Russie quand elle était bébé lesbienne, Anastasya a cherché de l’aide auprès de la première ONG protégeant les personnes LGBT en Moldavie. Deux décennies plus tard, elle dirige cette organisation. Anastasya se démène pour les personnes LGBTQIA+ réfugiées d’Ukraine à l’heure où vous lisez ces lignes.

Le récit d’Anastasya m’a beaucoup touchée. Après avoir partagé son histoire, elle nous a encouragées à faire de même – et je me suis lancée. Plus tard, Anastasya m’a fait découvrir EL*C (EuroCentralAsian Lesbian* Community). Et la mission de l’organisation m’a enchantée : repeindre le monde aux couleurs du génie lesbien. 

Première marche lesbienne à Augsbourg en Allemagne

Si l’écriture est ma zone de confort, j’ai également décidé de lesbianiser le monde en personne. Pendant la pandémie, j’ai cofondé un espace safe pour les lesbiennes et les femmes queer à Augsbourg. Cette expérience est une fête. Nous célébrons nos identités queer et lesbiennes à chaque rencontre. Et notre communauté grandit sans cesse. 

Autre excellente nouvelle : nous venons d’organiser avec succès la première marche lesbienne d’Augsbourg. Des lesbiennes du réseau Dyke March* Germany sont venues nous soutenir depuis Nuremberg, Francfort et Munich. Le 11 juin dernier, l’écho de nos cris lesbiens, féministes et anticapitalistes a fait trembler le centre-ville à notre plus grande fierté. 

L’aventure continue

Du placard à la rue, ma route fut longue. Tout a commencé par les amours secrètes, le rejet et la honte. Quand je regarde en arrière, j’aimerais envelopper d’amour l’adolescente que j’étais. J’aimerais lui dire de ne rien changer. J’aimerais lui dire qu’elle trouvera le courage d’être elle-même quand elle sera prête. J’aimerais balayer sa peur du rejet. Oui, derrière moi la route est longue… Et la fête continue.

Élie Chevillet est une chroniqueuse et militante lesbienne. Suivez Élie sur Instagram : @eliechevillet

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