« Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est aussi vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »

 

Trans FTM et prof depuis plus de 20 ans, Kasper vit depuis 6 ans avec sa compagne. Dans l’interview qu’il nous accorde dans le numéro d’octobre de Jeanne Magazine, Kasper nous livre son parcours, de son enfance à la procédure de changement d’Etat civil qu’il a engagée, en passant par sa décision de transitionner prise en 2013,  avant de nous inviter à le rejoindre à l’Existrans, qui aura lieu demain 18 octobre à Paris…

Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? Je m’appelle Kasper, Zoltan, Camille P. Je suis Trans FTM et prof depuis plus de 20 ans dans le même établissement de province. Je vis depuis  6 ans avec ma compagne actuelle et nous sommes parents d’un enfant de 3 ans né d’une PMA en Belgique alors que nous vivions en couple dit « lesbien ». J’ai toujours su que je n’étais pas « une fille comme les autres »… Dès tout petit, j’arrachais mes robes. Je ne tolérais mes cheveux longs d’enfant que parce que je savais être un «enfant sauvage», un «indien»… J’ai passé toute ma vie d’avant en Butch, vivant sur scène mon ultime masculinité en tant que Dragking… Mes lectures, et beaucoup de fabuleuses rencontres : Del La Grace Volcano, Diane Torr, B. Preciado, Virginie Despentes, Les Kisses cause Trouble, Goddes and She, Kael, Kay, Laszlo Pearlman, Infidèle Castra et tant d’autres, ont nourri ma vision du genre, des genres, et m’ont ouvert les yeux il y a bien longtemps. Mais mes choix de vie, ma santé, mon désir d’enfant, et mes amours ont fait que j’ai pris la décision de transitionner très tard. J’ai donc, comme dit un ami, « été élevé chez les Louves », avec une culture empreinte de Féminisme et de pensée Queer, des codes qui me faisait dire: « Oui, je suis gouine, et je t’emmerde ! »… Mais riche de tout mon passé, je sais enfin qui je suis, désormais et que les genres ne sont pas, ne peuvent définitivement pas, être binaires. Je me suis donné cette chance.

Vous êtes née femme et êtes en train de transitionner. Qu’est-ce qui vous a amené à prendre cette décision ? Y a-t-il eu un moment particulier où vous avez pris conscience de cette nécessité? Quand avez-vous entrepris la procédure, et en quoi a-t-elle consisté pour vous ? J’ai décidé de transitionner le 6 janvier 2013. Je connaissais déjà une bonne partie des modalités. Il était évident que je ferais mon parcours en privé. Pas question de perdre de temps ni qu’on m’impose mes médecins et chirurgiens. Quitte à ne pas être pris en charge, bien qu’ayant obtenu L’ALD. En quelques semaines, conseillé par d’autres Trans, et parfois au hasard, j’ai trouvé un psychiatre et un endocrinologue. Ils m’ont reçu, m’ont écouté. Fin mars je débutais la Testostérone (une injection intramusculaire toutes les trois semaines que j’exécute seul désormais et que je devrai prendre jusqu’à la fin de mes jours, seule hormone présente dans mon corps) et j’ai été opéré (hystérectomie totale et mastectomie) dans les 8 mois qui ont suivi. Ma procédure de changement d’Etat Civil est en cours. La Testostérone m’a fait vivre une deuxième adolescence. Celle d’un ado garçon… et en accéléré délirant ! Dès les premiers mois, j’ai mué, la sexualité a pris beaucoup de place dans mon esprit, ma pilosité s’est développée, les graisses de mon corps ont migré; l’implantation de mes cheveux a changé, mes muscles ont commencé à changer aussi, ainsi que la forme de ma mâchoire et de mes arcades sourcilières; ma barbe a commencé à pousser sous le cou, puis sur le menton, puis des pattes sont apparues le longs de mes joues… Même mes pieds ont changé de forme ! Et ma pomme d’Adam commence à ressortir…

Comment cela s’est-il passé dans votre milieu professionnel, celui de l’éducation ? Vous enseignez en Lycée et, plutôt que de demander une mutation par exemple, vous avez pris la courageuse décision de rester sur place après votre transition. Vous étiez connue comme Madame P. et au retour des vacances d’été, vous étiez devenu Monsieur P. Votre démarche a-t-elle été comprise ? Y a-t-il eu des passages difficiles avec les élèves ou leurs parents ? J’ai fait ce choix parce que je sentais qu’il me conviendrait, que j’aurais la force de faire face aux regards… de 1800 élèves et étudiants, et 250 membres du personnel. Ce sont aussi mes étudiants qui m’ont conforté quand au 4è mois de T., alors que ma voix se cassait souvent en cours car je muais, j’ai donné rendez-vous à quatre étudiantes de première année que je retrouverai en deuxième année, pour leur parler de ma décision et « tâter le terrain ». Toutes les quatre se sont montrées hyper ouvertes et rassurantes : « C’est super courageux, nous on veut juste que personne ne dise de mal sur vous, etc… ». Je leur ai juste fait promettre de ne pas en parler au reste de la classe jusqu’en septembre et j’ai annoncé ça en quelques mots à la rentrée, lors de la distribution de l’emploi du temps avec la prof Principale… Après trois secondes de bouche bée pour certains et des échanges de regards… Ils avaient tous compris. Certains ont mis plus de temps que d’autres à ne plus se tromper en m’appelant, par habitude, mais tous se reprenaient en s’excusant et tout se passa sans heurts. Je crois même qu’ils étaient un peu «fiers» de vivre ce rapport un peu hors du commun. Plusieurs fois, cette année, deux ou trois vinrent me voir pour me dire en gros : « Ben ça vous va quand même drôlement mieux ! ». Adorables, je vous dis ! En juin 2013, quelques jours après les quatre jeunes, je rencontrais ma Proviseure. Elle me dit alors les mots que j’attendais : « Que puis-je faire pour que tout se passe le mieux possible ici ? ». Je lui ai expliqué, tout en lui remettant un petit dossier sur la transidentité que j’avais imprimé pour elle, que j’avais déjà informé progressivement une cinquantaine de collègues et que je souhaitais qu’elle informe tous les Agents et le personnel administratif, le bouche à oreille ferait le reste…Et que je souhaitais que dès septembre, même si mon physique ne serait sans doute pas encore très abouti, je souhaitais que tout le Lycée m’appelle Monsieur et que mon nouveau prénom apparaisse partout à la place de l’ancien. Ce qui fut fait. Je n’ai subi aucune remarque désobligeante et même si, forcément, cela a déstabilisé voire dérangé certaines personnes, je n’ai jamais eu à en pâtir. Mon physique actuel est typiquement masculin et je pense que j’ai gagné la partie. Je fais du sport le vendredi soir avec mes collègues garçons et nous partageons le même vestiaire. Juste de petits flottements quand les mecs à qui je faisais la bise hésitent maintenant entre la bise et le serrage de main, selon notre degré d’intimité…

Qu’auriez-vous envie de dire à quelqu’un qui n’aurait pas de compréhension pour votre démarche ? Quelques mots de René Char, que je ferai miens : Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. Si on est issu d’une minorité, on doit être à même d’accepter les autres n’est-ce pas? Je sais hélas, que même dans le milieu LGBT, après les décennies de lutte qui furent les nôtres pour obtenir que le respect et des droits nous soient enfin octroyés, certain(e)s n’ont pas toujours conscience de cette nécessité absolue : la tolérance. Nous, Trans, sommes l’ultime minorité, les derniers parias pour peu que l’on soit sans papiers, mais notre solidarité et notre détermination font notre force de résistance. Et nous pouvons, tous et toutes, avancer ensemble dans un monde plus juste où chacun puisse trouver sa place. Personnellement, depuis la transition, je n’ai perdu aucun ni aucune amie, et j’en ai gagné de nombreux. Mais je sais être un privilégié. En ce moment, j’aide dans sa transition une MTF qui vient de quitter son travail, sa famille, sa région, pour vivre enfin sa vraie vie. N’hésitez pas à venir nous soutenir dans notre marche, l’Existrans, qui aura lieu le 18 octobre 2014 à Paris afin de faire avancer nos droits qui demeurent bafoués. Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est aussi vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres.

Photo et propos recueillis par Sylviane Rebaud

A lire dans le numéro d’octobre de Jeanne Magazine, l’interview de Kasper P.