Après Istanbul, Ankara, Eskisehir, au tour de la Semaine des Fiertés de Mersin d’être interdite, continuant la lancée du gouvernement turc d’interdire tous les évènements LGBTQ ou féministes. 

Imaginez la scène suivante : vous êtes une personne queer vivant en Turquie, la Semaine des Fiertés est organisée dans votre ville. Pendant cinq jours diverses activités sont proposées, vous vous y rendez. En arrivant en bas de l’immeuble, vous remarquez un groupe d’hommes assis en terrasse, sirotant des verres de çay (thé, en turc). Ce sont des policiers en civil. Garés un peu plus loin : des bus de détention. Vous pénétrez dans l’immeuble sans encombre, l’activité se déroule, et vous ressortez. Le groupe d’hommes est toujours là. Parfois rejoints par des policiers en uniforme. Vous quittez les lieux sans problème. Rien de grave, donc. Et pourtant…

Cette scène s’est produite tous les jours du 27 au 31 juillet dernier, à Mersin, ville située au sud de la Turquie, à quelques heures de la frontière avec la Syrie, et dont la communauté LGBTQ organisait sa Semaine des Fiertés à ces dates. Le 26, la ville ordonnait l’interdiction de toutes les activités « prévues dans notre ville afin de soutenir ou protester contre les actions des associations LGBTI (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Trans et Intersexe) » pendant deux semaines (jusqu’au 8 août). Suivait une liste d’activités prohibées reprenant à la lettre le programme annoncé par le comité d’organisation de la Semaine des Fiertés. Mais depuis huit ans que les Marches des Fiertés font l’objet d’interdictions en Turquie (ce qui correspond à la répression de la révolte de Gezi), la communauté LGBTQ ne se laisse pas démonter, et organise quoi qu’il en soit des évènements. 

À Istanbul, par exemple, une Marche est systématiquement organisée et fait systématiquement l’objet d’attaques de la police, de lancers de gaz lacrymogènes et d’arrestations. Cette année 373 personnes ont été détenues de façon totalement arbitraire, en nette augmentation par rapport à la vingtaine de 2021. Ces deux dernières années un photographe de l’AFP a également été arrêté, le message est donc clair : laissez-nous violenter en paix.

À Mersin, la marche a été remplacée par la lecture d’un communiqué de presse par Nalan Turgutlu Bilgin, membre du comité d’organisation de la Semaine des Fiertés et de l’équipe de foot LGBTQ de Mersin, Muamma (énigme, en turc), et le sarcasme y occupe une place de choix :

« Nous sommes extrêmement reconnaissant.e.s de votre longue lutte au fil des ans pour l’égalité. Vos politiques, principes et travaux en faveur d’une tolérance zéro pour la discrimination en matière d’homophobie, de transphobie, de sexisme, de racisme, de sectarisme et de pauvreté font de notre ville et notre pays un lieu où il fait bon vivre au quotidien, où la dignité humaine est respectée. »

sans que le sérieux d’une telle interdiction ne soit laissé pour compte :

« Nous continuons de résister de toutes nos forces contre une violence d’état toujours plus virulente, la criminalisation des personnes LGBTI […] toutes formes d’oppression, de violence et de discrimination, d’homophobie, de biphobie, de transphobie […] et le système patriarcal. »

La police de Mersin étant moins violente que celle d’Istanbul, et, d’après Nalan, fort préoccupée de son image publique, de telles violences étaient donc peu probables et n’ont d’ailleurs pas eu lieu, les forces de l’ordre s’étant contentées d’instaurer un climat de tension quotidienne, une peur latente chez toutes les personnes qui souhaitaient se rendre aux évènements prévus, notamment celles qui ne seraient pas « out ». La pression a également été exercée en amont, sur certaines des entreprises, privées donc, qui avaient accepté d’héberger certaines des activités de la Semaine des Fiertés. Ainsi un match de football, prévu sur le terrain qu’utilise normalement Muamma pour ses matches, a dû être annulé en raison de « travaux » soudains. 

Mais grâce notamment aux locaux d’une association LGBTQ locale, diverses activités ont pu se dérouler, au cours desquels les participant·e·s pouvaient par exemple répondre à une invitation à imaginer leur presse LGBTQ idéale, regarder un film sur les masculinités trans réalisé par un autre membre de Muamma, Derin, discuter de leur communauté ou du vocabulaire queer, ou encore profiter d’un pique-nique vegan. Le pique-nique était l’événement le plus tendu car, ayant lieu dans un parc de la ville, la police – qui continuait évidemment de suivre le petit groupe – pouvait intervenir. Drapeaux et autres posters ont donc été évités, mais tout le monde est venu avec une touche arc-en-ciel sur ses vêtements. 

À la question penses-tu que la lecture de votre communiqué de presse ait un quelconque effet ? Nalan répond sans équivoque « Oui, pour l’histoire. Il est important que nous montrions que nous étions là, que nous avons organisé notre Semaine des Fiertés ». Le dimanche, une fois toutes les activités terminées, elle m’expliquait sa joie d’avoir mené à bien cette semaine des plus stressantes car, aux ateliers se sont rendues des personnes dont c’était le premier contact avec leur communauté. L’une d’elles ayant exprimé ne jamais s’être sentie aussi heureuse, Nalan considère donc, à raison, cette Semaine des Fiertés comme un succès.

Texte et photos hannahcauhepe.com / @hannahcoolsmooth

Plusieurs des ateliers organisés dans la semaine tournaient autour du thème choisi cette année – l’illusion. L’un d’entre eux visait à faire discuter les participants autour du vocabulaire queer (ainsi on pouvait piocher dans un chaudron les options queerbaiting, cinéma queer, etc.). À la fin, Ahmet, qui animait l’atelier, a prononcé quelques mots, entre les larmes, sur le suicide, dix jours plus tôt, de son ami Ali, et la culpabilité qu’il a ressenti de ne rien avoir pu faire. Tout l’auditoire lui a apporté son soutien et Nalan a notamment rappelé que des psychologues étaient disponibles si besoin.
Une voiture de police banalisée attend les participants en bas de l’immeuble où se trouvent les locaux de l’association LBGTQ accueillant les événements. Pendant cinq jours, plusieurs heures par jour, la police arrivait avant les participant·e·s sur les lieux, et partait après elleux.
Les participant·e·s à l’un des ateliers prennent un selfie une fois celui-ci terminé. On aperçoit Nalan au premier plan à droite. Malgré la répression de plus en plus ardue, du fait que les identités LGBTQ ne sont pas criminalisées – en droit – en Turquie, la communauté peut exister à découvert, et notamment sur les réseaux sociaux. Tout au long de cette Semaine des Fiertés en demi-teinte, la joie des personnes présentes d’avoir accès à cet espace, de se retrouver, était palpable.
Détail du ruban arc-en-ciel des chaussettes d’une des personnes participant au piquenique – d’ailleurs fondatrice d’un journal féministe à Mersin. Les drapeaux et autres signes LGBTQ visibles ayant été supprimés, la résistance s’est faite par le détail. Bien que le piquenique avait été annoncé en ligne avant l’ordonnance d’interdiction, le jour même aucun rappel n’a été publié, et le point de rencontre a été déplacé d’une centaine de mètres, en privé. Et pourtant, les policiers en civil, et leurs bus de détention étaient au rendez-vous. Là encore, la résilience de la communauté était impressionnante : malgré l’inquiétude que certain.e.s devaient sûrement ressentir, iels n’en laissaient rien paraître, et profitaient dans la joie de ce doux moment entre elleux.

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