Dans la nuit du 14 mars 2018, Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro, qui critiquait ouvertement les brutalités policières et défendait les droits des minorités, a été abattue de quatre tirs dans la tête. Deux hommes ont été arrêtés, mais une question demeure :  qui a commandité l’assassinat ? Rencontre avec Monica Benicio, la veuve de Marielle, qui poursuit ses combats et consacre sa vie aujourd’hui à ce que la justice soit rendue. Extrait de la rencontre publiée dans le numéro de novembre de Jeanne Magazine.

Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre rencontre avec Marielle Franco ? Je suis née et j’ai grandi dans la favela de Maré, l’une des plus grandes favelas de Rio de Janeiro. Je suis architecte, titulaire d’un Master en architecture et urbanisme, féministe, militante des droits humains et de la population LGBTI et aujourd’hui je suis également connue pour être la veuve de Marielle Franco, qui est l’amour de ma vie. Marielle était une femme, née dans la favela de Maré, diplômée en sciences sociales et titulaire d’une maîtrise en administration publique. En 2016, elle est devenue conseillère municipale de la ville de Rio de Janeiro après avoir reçu 46 502 voix, ce qui a fait d’elle la cinquième femme ayant reçu le plus de votes à Rio de Janeiro et la deuxième femme la plus votée au Brésil cette année-là. Dans la nuit du 14 mars 2018, Marielle a été assassinée avec son chauffeur Anderson Gomes en rentrant après une journée de travail, où je l’attendais pour dîner. Un crime politique qui a choqué le monde et qui n’est toujours pas élucidé. Il n’y a pas toujours pas de réponse à la question : qui a commandité l’assassinat de Marielle ? Nous nous sommes rencontrées quand nous étions jeunes, à Maré. Nous avons eu une connexion forte et immédiate, nous sommes devenues de plus en plus proches et au cours de la première année de notre rencontre, nous avons pensé que l’amour que nous ressentions faisait partie d’une grande amitié. Aucune de nous n’avait jusque-là ressenti du désir pour une autre femme. Nous avons commencé à sortir ensemble et avons eu une relation qui a duré 14 ans. Il était difficile de rester ensemble par rapport à la lesbophobie, tant dans son aspect structurel que dans ses expressions dans le contexte familial. La vulnérabilité financière a également été un facteur qui s’est toujours présenté comme une grande difficulté pour nous. Marielle avait une fille et beaucoup de responsabilités financières. Au cours des 3 dernières années, nous avons décidé de relever les défis, une fois que nous étions plus sûres de notre sexualité et plus stables financièrement. Enfin, il nous était possible de vivre pleinement notre histoire d’amour.

Comment Marielle est-elle devenue militante des droits humains des minorités et des militants LGBT ? Marielle était une femme avec une conscience sociale. Elle pensait que le monde devait être un meilleur endroit pour tous. À l’adolescence, elle a perdu une amie, tuée par une « balle perdue » lors d’une opération de police. Après cela, elle s’est engagée comme une défenseuse des droits de l’homme. Elle était féministe et elle se battait pour l’égalité en particulier pour les femmes noires. La cause LGBTI a touché Marielle sur un plan personnel en raison de notre relation et de toutes les difficultés que nous avons connues en restant ensemble. Elle a compris que toutes les formes de composition familiale doivent être respectées. Je dis souvent que Marielle a porté dans le corps tous les agendas qui ont été défendus dans la sphère publique, je pense que ce récit le démontre et justifie aussi, dans une certaine mesure, la force de sa lutte et tout autant que ce que son héritage représente aujourd’hui dans le monde entier. (…)

Comment a-t-elle agi dans la vie quotidienne pour se faire écouter et écouter la voix des minorités qu’elle défendait ? Marielle a fait une politique différenciée parce que c’était une politique basée sur l’affection. Ses projets de lois ont été construits collectivement avec l’écoute des gens et des mouvements sociaux. Marielle croyait à la construction d’une politique faite de manière horizontale, avec la participation populaire. Malheureusement, elle n’est devenue une référence internationale qu’après sa mort. Et il y a d’autres femmes comme elle qui occupent des espaces politiques d’une manière très combative et qui ne reçoivent pas la reconnaissance voulue ou qui sont victimes de campagnes diffamatoires, de harcèlement, d’infractions misogynes, souvent de leurs propres pairs. Marielle, aujourd’hui, continue de sauver des vies et d’aider les gens, en servant de référence pour une jeunesse qui a de nombreux défis à relever, peut-être même plus que lorsqu’elle était en vie.(…)

Avant son meurtre, Marielle craignait-elle pour sa vie ? Non, Marielle était la personne que j’ai rencontrée, qui aimait le plus être en vie. Tout pour elle était une occasion de faire la fête. Si elle avait soupçonné que sa vie était en danger de quelque façon que ce soit, je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle aurait été la première à prendre toute la sécurité nécessaire. Elle n’avait jamais été menacée et ne se savait même pas en danger.

Vous avez été marraine de la Pride de Toulouse et à Paris, un jardin situé dans le 10è arrondissement a été baptisé Marielle Franco. Quelle est l’importance des relais en France des luttes pour la mémoire de Marielle en particulier et ceux pour les droits des minorités au Brésil ? La France a été très généreuse et solidaire non seulement pour la mémoire de Marielle, mais aussi avec moi. La visibilité internationale est très importante pour que l’affaire ne tombe pas dans l’oubli. On ne peut pas faire confiance au gouvernement brésilien. De toute évidence, le gouvernement actuel du Brésil ne s’intéresse pas à la justice. L’affaire a un impact international, et il est profondément honteux pour le Brésil que personne ne réponde à la question : « Qui a tué Marielle ? ». (…)

Aujourd’hui vous reprenez les combats de votre compagne, mais vous êtes également victime de menaces. Comment vivez-vous cette situation au quotidien vous qui parcourez le monde ? Le discours de haine est très fort, mais l’amour est plus grand. C’est le réseau de solidarité et de soutien que j’ai aujourd’hui dans le monde qui me touche. Dans la nuit du 14 mars 2018, quand ils ont tué l’amour de ma vie, ils m’ont enlevé toute raison d’avoir peur. Je n’ai pas le temps de ressentir la peur, il y a une révolution en cours, il est urgent qu’elle se réalise.

Comment être ouvertement lesbienne aujourd’hui dans le Brésil de Bolsonaro ? Être lesbienne au Brésil est un acte de résistance. Le Brésil a montré son visage sexiste et misogyne avec l’élection de Bolsonaro, qui personnifie la lgbtiphobie. Lorsqu’un représentant du pouvoir public exprime si honteusement sa haine et son intention de segmenter les droits de l’homme, en restreignant son accès à certains groupes et composantes de la société brésilienne et en scellant d’autres, c’est très dangereux. Le Brésil est aujourd’hui le pays qui tue le plus les LGBTI dans le monde, et ce n’est que la forme d’expression la plus radicale de cette violence. La lesbophobie est un sujet qui doit être débattu et confronté avec sérieux, avec des politiques publiques visant les femmes lesbiennes, et pourtant ce que nous avons, c’est un renforcement de cette violence légitime par le discours de haine du Président de la République. Lorsque Marielle a présenté, en 2017, une proposition de loi bâtie sur des mouvements sociaux pour instituer dans le calendrier de la ville de Rio de Janeiro le 29 août comme « Journée de la visibilité lesbienne », nous avons eu un petit échantillon de la façon dont sont invisibilisées et traitées avec mépris les demandes des femmes lesbiennes pour leurs droits. (…)

De quoi Marielle Franco est-elle le symbole politique aujourd’hui ? À mon avis, Marielle est devenue un symbole d’espoir aujourd’hui. L’espoir est le plus dangereux pour les régimes autoritaires comme ceux que nous voyons aujourd’hui émerger et se renforcer sur la scène mondiale. (…)

//Monica Benicio sera invitée le 19 novembre à la mairie de Bordeaux à l’occasion d’une soirée Hommage à Marielle Franco. Cette conférence sur l’intersectionnalité et son impact sur les luttes LGBTQI+ et les luttes féministes, précédera une soirée artistique et militante Central Do Brazil : Lutte comme Marielle Franco, avec une prise de Parole de Monica Benicio. Le 20 novembre, toujours à Bordeaux, elle participera à une débat organisé, après la projection au Cinéma Utopia du documentaire Indianara par le festival par le festival Cinémarges. Le 22 novembre Monica Benicio interviendra à Toulouse, lors du Forum régional de l’ESS au cours d’une conférence sur l’économie féministe à 10 heures. Et à 14 heures, elle sera présente à  l’université Jean Jaurès pour témoigner de la résistance brésilienne, inspirée par l’action de Marielle Franco, à la présidence homophobe, sexiste et raciste, de Jair Bolsonaro.

//La militante interviendra également le 23 novembre à Toulouse après la projection du documentaire de The Guardian : Marielle et Monica, proposée par le Festival Latino Doc.

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