En 1990, à San Francisco, Franco Stevens s’est lancé le défi de lancer un magazine lesbien à l’échelle nationale. Sans grands moyens financiers et devant le refus des banques de lui prêter des fonds, elle fait alors le pari fou de retirer tout l’argent disponible sur ses cartes de crédit et de le jouer aux courses hippiques. Résultat : elle gagne de quoi pouvoir imprimer les trois premiers numéros du magazine qui s’appellera Deneuve, jusqu’à ce que l’actrice française lui intente un procès pour contrefaçon de marque. En mai 1995, de nombreuses personnalités comme Lea DeLaria et Armistead Maupin participent à une collecte de fonds pour l’aider à couvrir les frais juridiques de cette affaire, et l’année suivante, Franco change le nom de la publication, et Curve devient très rapidement le magazine lesbien le plus vendu au monde. En 1997, Franco est gravement blessée dans un accident qui la laisse paralysée, et treize ans plus tard, elle cède Curve à Silke Bader d’Avalon Media, déjà propriétaire des magazines lesbiens australiens Lotl et Bound. Jeanne Magazine a rencontré Franco Stevens, qui vit dans la région de la baie de San Francisco, à l’occasion de la sortie en juin prochain de Ahead of the Curve, le documentaire réalisé par son épouse Jen Rainin qui revient sur son parcours et retrace l’histoire du plus célèbre des magazines lesbiens. Une interview exclusive, qui a une résonance toute particulière alors que Curve est sur le point de mettre la clef sous la porte, 30 ans après sa création. Extrait de la rencontre publiée dans le numéro 83 de Jeanne Magazine.

Ahead of the Curve est un témoignage sur ce que vous avez accompli et légué à la communauté lesbienne avec Deneuve, votre magazine lesbien lancé en 1991, rebaptisé Curve Magazine en 1996. Comment ce projet de documentaire a-t-il débuté ? Ahead of the Curve est un projet qui me tient beaucoup à cœur. L’idée a commencé à germer lorsque ma femme, Jen Rainin, a décidé de réaliser un film sur les débuts du magazine et sur les obstacles qu’il a fallu franchir pour le créer. Jen trouvait toujours assez ahurissantes les histoires que je partageais avec elle lors de nos premières années de mariage. Je lui racontais par exemple comment j’avais réussi à obtenir les fonds nécessaires pour le lancement du magazine en retirant tout l’argent que j’avais sur mes cartes de crédit et en jouant tout aux courses hippiques, ou encore comment je me tournais parfois vers des usuriers pour payer les salaires. Au début, lorsque Jen m’a parlé de son projet de documentaire, j’étais plutôt réticente. Je ne voyais pas qui cela pourrait intéresser d’écouter mon histoire. Donner mon accord pour ce projet signifiait clairement que je devrais être capable de m’ouvrir et d’être la plus honnête possible avec Jen et Rivkah, la productrice du documentaire. Je n’aurais pas pu m’investir dans ce projet si ce n’était pas elles qui le dirigeaient. Elles m’ont permis de comprendre en quoi mon travail a influencé la culture LGBTQ+ au fil des ans, chose que je n’avais pas vue sous cet angle auparavant.

Que souhaitiez-vous particulièrement partager à travers ce documentaire ? J’ai toujours eu très à cœur de remercier et de mettre en lumière toutes les femmes qui ont contribué au magazine pendant toutes ces années. Je ne voulais pas que tout tourne uniquement autour de moi. Il y a tellement de femmes qui ont mis toute leur énergie et leur cœur dans chaque numéro sans recevoir beaucoup d’argent en contrepartie… Je pense vraiment que nous étions toutes très conscientes de l’importance de notre travail. Quand je repense à cette période, je réalise à quel point je souhaitais que chaque lectrice de Curve comprenne l’importance d’agir : on peut tous faire quelque chose pour que le monde soit un endroit plus agréable. Lorsque j’ai lancé le magazine, j’avais en tête de répondre à mes propres attentes en termes de connexion avec la communauté. En répondant à mon propre besoin, j’ai compris que je répondais, de manière plus large, à celui de milliers de femmes.

En 1990, lorsque vous avez lancé Deneuve, la représentation des femmes queer était quasiment inexistante. Quel type de magazine souhaitiez-vous créer pour améliorer cette représentation des femmes LBQ ? Je voulais vraiment que le magazine soit imprimé en couleur sur du papier glacé. A l’époque, les rares publications qui existaient étaient des zines réalisés sans trop de moyens. Je précise que ces zines étaient fantastiques dans le travail qu’ils représentaient, mais j’étais certaine que réussir à publier un magazine de qualité professionnelle permettrait d’apporter une sorte de validation à notre communauté, à la fois au sein même de notre communauté et aussi en dehors. J’avais en tête une idée assez précise de ce que je voulais et je suis donc partie à la recherche des femmes qui pourraient intégrer l’équipe et mener à bien ce projet. A l’époque je travaillais dans une librairie LGBT, A Different Light Bookstore, qui se situait à Castro, le quartier gay historique de San Francisco. J’ai accroché une annonce sur la porte de la boutique sur laquelle on pouvait lire : “journalistes et photographes sont recherchées pour un nouveau magazine lesbien”. J’ai reçu plus de 300 appels ce mois-là et j’ai compris combien la communauté était aussi désireuse que moi de lire ce magazine ! (…)

Racontez-nous les débuts de Deneuve Travailler pour Deneuve au début était basé sur le bénévolat, et j’ai eu beaucoup de chance durant les premières années du magazine. Quand nous avions besoin d’une rédactrice en chef : je recevais un appel de l’une d’entre elles dans la foulée. Quand nous avions besoin d’une graphiste : une graphiste m’appelait pour me proposer son aide. Quand nous avions besoin de journalistes et de photographes, elles sortaient des bois comme par magie ! C’est ainsi que les choses se sont passées pour finalement arriver à une équipe d’une quarantaine de personnes qui travaillaient sur chaque numéro. Franchement, quand je pense à cette époque-là et à tous ces coups de chance, je me dis aujourd’hui que cela relève du miracle. Il y a eu tant de femmes incroyablement talentueuses qui ont travaillé ensemble pour créer un magazine qui changerait la vie de tant d’autres femmes, et je suis tellement fière d’avoir été l’une d’entre elles. (…)

Quelques 30 ans plus tard, de nombreux médias lesbiens mettent malheureusement la clef sous la porte alors que le besoin de visibilité et de représentation est toujours important. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Curve a été le média lesbien qui s’est le mieux vendu au monde pendant près de 30 ans, mais l’édition a beaucoup évolué depuis. Alors que nous approchons du 30è anniversaire du magazine, il est temps de se demander comment Curve peut servir les lesbiennes et les femmes queer dans son prochain chapitre. Je suis tout à fait d’accord pour dire que les publications lesbiennes sont toujours une nécessité, mais elles doivent évoluer et s’adapter aux besoins actuels de la communauté. Je pense que les plus jeunes femmes aujourd’hui recherchent l’information et la connexion se fait autrement. J’ai fait la connaissance d’une incroyable instructrice, Kim Katrin, qui m’expliquait que beaucoup de personnes dans notre communauté veulent “être les autrices de leurs propres expériences”. Imprimer un magazine, c’est très long et très cher. Internet nous a libérées de ces limites et aujourd’hui nous devons réfléchir pour réaliser au mieux notre mission. (…)

C‘est en travaillant pour ce documentaire que vous avez appris la mauvaise nouvelle : l’actuelle éditrice de Curve Magazine vous a appelée pour vous révéler que le magazine risquait de faire faillite. Comment avez-vous réagi à cette information ? L’information que Curve Magazine devrait probablement arrêter sa publication m’a prise tout à fait par surprise. Nous en étions à la fin du tournage de Ahead of the Curve lorsque l’actuelle éditrice m’a passé ce coup de fil. Et si vous regardez attentivement le documentaire, vous pourrez probablement voir sur mon visage que j’ai énormément pleuré en apprenant la nouvelle. Cette information m’a bouleversée à un point inimaginable, spécialement, comme vous le dites, à un moment où le besoin de représentation lesbienne est si crucial. Bien sûr, nous avons dû réfléchir à la suite du documentaire. Alors que nous cherchions à nous concentrer sur l’aspect historique de cette histoire, nous devions désormais inclure le moment présent. Nous avons entrepris un gros travail de recherches, et cela m’a permis de rencontrer des militantes et des éducatrices qui expriment ce dont la communauté a besoin aujourd’hui et en quoi Curve peut les servir. (…)

(…)

curvemagmovie.com

Retrouvez l’intégralité de cette rencontre dans le numéro #83 de Jeanne Magazine.

Parce que c’est un combat de tous les jours de faire exister durablement un magazine 100 % lesbien et que seul votre soutien financier est décisif pour la pérennité de votre magazine 100 % indépendant, nous vous invitons dès aujourd’hui à vous abonner, à acheter le magazine à l’unité, à commander votre exemplaire papier du premier hors-série ou encore à vous faire plaisir dans la boutique de Jeanne !