Il y a quelques mois, elle repartait avec le Prix du Scénario et la Queer Palm au Festival de Cannes. Céline Sciamma n’a pas fait les choses à moitié pour son retour derrière la caméra, 5 ans après Bande de filles. Avec Portrait de la jeune fille en feu, elle livre un film aussi sublime que bouleversant porté par Adèle Haenel et Noémie Merlant, un duo d’actrices au sommet. Pour évoquer son long-métrage attendu pour le 18 septembre prochain, nous avons rencontré la cinéaste qui nous a parlé de l’importance de la représentation, de la page 28 et de Fleabag. Extrait de la rencontre publiée dans le numéro de septembre de Jeanne Magazine.

On sait que vous avez pensé et écrit le film pour Adèle Haenel. Comment avez-vous fait le choix de Noémie Merlant, qui est une véritable révélation ? Je cherchais quelqu’un que je ne connaissais pas et qui n’était pas non plus identifiée par le grand public pour des raisons de croyance à ce couple, à ce duo de cinéma. Je cherchais un contraste physique entre les deux. J’avais envie d’une brune aussi, pour le dire très clairement. Et en même temps, je cherchais à ce qu’il y ait de l’égalité entre elles. C’était le grand projet du film, d’écrire une histoire d’amour avec de l’égalité, sans domination de genre – ça c’était inclus dans le fait que ce soit deux femmes – et sans domination intellectuelle ni de classe. Quand elles se sont mises toutes les deux dans le même cadre, j’ai eu cette sensation qu’il n’y avait aucune domination entre elles. C’était vraiment saillant. (…)

Je pense que vous savez maintenant que la page 28 est devenue une sorte de signe de ralliement de la communauté lesbienne. C’est assez significatif de l’importance de la représentation au cinéma puisqu’on a tendance à s’approprier beaucoup plus vite les histoires qui nous ressemblent parce qu’on en voit finalement très peu. Est-ce que cette représentation vous a manquée dans votre vie ? Totalement. Je fais des films pour ça. Je cherchais tous ces types d’images dans la dynamique queer en général, dans toutes ses ramifications. C’est vrai que la dynamique qui m’intéresse le plus est la dynamique lesbienne mais ce sont des images encore plus difficiles à trouver. Et on peut aussi, dans la dynamique lesbienne, se nourrir de dynamiques gay par exemple. Il y a une beauté dans cette recherche d’images, cette enquête qu’on mène. Elle développe des imaginaires inventifs et subversifs. On va chercher à subvertir des images mainstream qui parfois contiennent des secrets. On a un rapport de complicité avec des œuvres et ça donne des spectatrices qui sont très actives.(…)

Il y en a d’ailleurs qui se sont fait tatouer « page 28 ». Oui ! J’en suis à trois jeunes femmes qui ont ce tatouage [Rires]. J’ai longtemps cherché cette idée. Je voulais qu’il y ait un secret dans le tableau. (…)

Dans le film, Héloïse dit : « Être libre, c’est donc être seule ». Est-ce que vous avez l’impression d’être une cinéaste libre ? Oui, dans le sens où je fais en sorte de l’être, notamment en pensant à l’échelle des films. Mon deuxième film, Tomboy, a coûté moins cher que mon premier film. À chaque fois, c’est une décision de piraterie de quelque chose. Là, c’est un film en costumes qui ne coûte pas cher, par rapport à ce que ça charrie comme moyens. Il faut créer les conditions de sa liberté. (…)

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Portrait de la jeune fille en feu, un film de Céline Sciamma actuellement au cinéma

A l’occasion de sa sortie aujourd’hui en salles, nous vous invitons à (re)découvrir, ci-dessous, l’article sur Portrait de la jeune fille en feu que nous avions publié dans le numéro de mai 2019 de Jeanne Magazine

Mettant en vedette Adèle Haenel et Noémie Merlant, le film se déroule au XVIIIe siècle. Marianne est peintre et elle est chargée de faire le portrait d’Héloïse pour son futur mariage. Pour ne pas la brusquer, Marianne se fait passer pour sa dame de compagnie et l’observe longuement pendant leurs balades, retenant les traits de son visage pour les coucher ensuite sur papier. Le résultat est un film sublime et bouleversant qui permet à Céline Sciamma de donner à son cinéma tout l’ampleur qu’il mérite.

Un véritable film d’amour

Pour la première fois de sa carrière, Céline Sciamma s’éloigne de l’époque contemporaine pour proposer un film d’époque en costumes. Même si l’histoire a lieu en 1770, le film s’ancre toujours dans une certaine actualité. En inventant de toutes pièces le personnage de cette jeune peintre, la réalisatrice convoque toutes ces femmes artistes invisibillisées par l’Histoire dont les œuvres ont été mises aux oubliettes en faveur de celles des hommes.

Mais ce qui importe dans le Portrait de la jeune en fille en feu, c’est véritablement cette histoire d’amour impossible entre deux femmes qui sera aussi intense qu’elle ne sera fugace. Comme elle l’explique elle-même, le désir de Céline Sciamma était de raconter « une histoire d’amour qui ne repose pas sur des hiérarchies et des rapports de force et de séduction qui préexistent à la rencontre. La sensation d’un dialogue qui s’invente et qui nous surprend. »

Des jeux de regards aux doigts qui effleurent la peau, la cinéaste se montre plus explicite que lors de ses précédents longs-métrages et filme cette passion avec beaucoup de pudeur tout en n’oubliant pas de nous offrir des moments d’une grande sensualité. Céline Sciamma filme des femmes avec son regard de femme sans jamais les objectifier et nous rappelle par là l’importance du female gaze. La réalisatrice aime ses héroïnes, les comprend et les magnifie avec beaucoup de sensibilité.

Sublime et bouleversant

Céline Sciamma s’éloigne donc définitivement de la période de l’adolescence qu’elle avait magnifiquement filmée dans Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles. Le Portrait de la jeune fille en feu marque un tournant certain dans sa carrière puisque, n’ayons pas peur des mots, la cinéaste atteint le sublime avec une mise en scène des plus inspirées et une écriture qui touche en plein cœur.

Grâce à sa collaboration avec la directrice de la photographie Claire Mathon (Polisse, L’Inconnu du lac…), Céline Sciamma propose des plans visuellement incroyables qui se figent telles des œuvres d’art, prêtes à traverser le temps. L’immense plage de sable devient le lieu romantique par excellence, là où la passion se cristallisera lors d’une magnifique scène de feu de camp dans la nuit noire. Le rythme donné par la caméra s’apparente à une chorégraphie du désir où la musique est quasiment absente car inaccessible aux personnages.

Ce que l’on retiendra également du film est la justesse des dialogues sur un amour sans avenir mais voué à résonner longtemps dans le cœur de Marianne et Héloïse. « Ne regrettez pas. Souvenez-vous. » Nous, on se souviendra sans aucun doute de cet échange bouleversant entre les deux amantes, allongées sur le lit, la veille des adieux. On ne peut pas vraiment vous en dire plus mais on parie déjà que le numéro 28 deviendra le nouveau numéro fétiche de toutes les lesbiennes de France et d’ailleurs.

Impériales Adèle Haenel et Noémie Merlant

« J’avais à cœur de créer un duo, un couple de cinéma qui aurait sa part iconique donc sa part inédite », a déclaré Céline Sciamma. Et son désir a été exaucé en choisissant les formidables Adèle Haenel et Noémie Merlant. La réalisatrice a d’ailleurs écrit le personnage d’Héloïse en pensant à celle qu’elle a révélé dans Naissance des pieuvres. Ici, elle lui offre une partition qui diffère de ses autres rôles. Moins brutale dans son jeu et plus éblouissante que jamais, l’actrice a été jusqu’à travailler sa voix pour donner à son personnage une légèreté désarmante mais aussi une grande profondeur.

Toute aussi bluffante, Noémie Merlant trouve enfin un premier rôle qui lui va à merveille. Découverte dans Le ciel attendra, l’actrice porte le film avec intensité et livre une performance incroyable de justesse qui nous a profondément marquée et émue. N’oublions pas non plus la discrète Luàna Bajrami qui se voit offrir un rôle écrit à la perfection et Valéria Golino qui vient compléter cette distribution entièrement féminine.

Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma livre un magnifique portrait de femmes porté par un duo d’exception. Il faudra tout de même attendre un peu avant de découvrir le film en salles puisqu’il sortira le 18 septembre prochain. Promis, votre patience sera totalement récompensée.

Par Fanny Hubert

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