Alors que débute demain le Grenelle des violences conjugales, nous vous proposons de lire quelques extraits de notre reportage Violences conjugales entre femmes : les raisons du silence, publié dans un précédent numéro de Jeanne.

En France, une lesbienne sur dix aurait déjà été victime de violences conjugales. Pourtant, le pays ne compte qu’une seule association dédiée spécifiquement à ce problème et elle n’est plus active aujourd’hui. Pourquoi un phénomène aussi répandu est-il si peu traité ? Rencontres avec Sibil et Marine, qui ont été victimes de violence dans leur couple et avec Coraline Delabarre, psycho-sociologue et co-auteure de l’article Pour une promotion de la santé lesbienne : état des lieux des recherches, enjeux et propositions paru dans la revue Genre, Santé, Sexualité. Par Mathilde Bouquerel.

Elles sont 11 % des lesbiennes, et 20 % des bisexuelles à déclarer avoir été déjà victime de violences conjugales. C’est ce qu’une étude de l’association AGIR révélait en France en 2013. Plus inquiétant : toujours selon cette étude, seules 3 % d’entre elles ont porté plainte. Impossible de trouver des chiffres plus récents, il n’y a tout simplement pas eu d’autres études sur le sujet depuis. Dans l’hexagone, seule une association se consacre spécifiquement à ce problème : Air Libre en Midi-Pyrénées, mais elle n’est plus active aujourd’hui. Comment expliquer ce manque d’information ? De nombreuses raisons à cela : difficulté pour les victimes de porter plainte, par crainte de réactions homophobes des policiers et des professionnels de santé. Invisibilisation de cette question, comme de toutes celles liées à la santé des lesbiennes. Cliché sur les couples de femmes, vu comme parfaitement égaux et forcément  fondés sur la douceur. Peut-être aussi la volonté du milieu de ne pas alimenter une vision négative des couples de même sexe. Pourtant ces violences conjugales existent et font souffrir, qu’elles soient psychologiques, physiques, sexuelles ou encore économiques.

Extrait de l’interview de Coraline Delabarre, psycho-sociologue, co-auteure de l’article Pour une promotion de la santé lesbienne : état des lieux des recherches, enjeux et propositions paru dans la revue Genre, Santé, Sexualité.

La première cause du silence sur ces violences est la méconnaissance des professionnels de santé, qui croient à des clichés : que les femmes sont moins violentes que les hommes, et que les couples de même sexe sont plus égalitaires que les couples hétérosexuels. D’où viennent ces clichés ? Difficile de répondre à cette question. Il s’agit de représentations sociales véhiculées depuis des siècles. Le premier problème c’est l’invisibilité des rapports sexuels et amoureux entre femmes, qui est une question plus globale. La grande majorité des professionnels de santé ne sont simplement pas au courant des problématiques de ce type de couples. Et puis il y a ce rôle social attribué aux femmes : elles sont vues comme l’élément doux et passif du couple. On se représente les couples de femmes comme constitués de deux éléments passifs et pacifiques, incapables de violence l’un sur l’autre. Bien entendu, c’est faux. Je dirais qu’il y a deux manières de voir la violence conjugale. On peut considérer qu’il s’agit d’un rapport de genre. En gros, c’est l’élément masculin du couple (peu importe son sexe, homme, femme ou non-binaire) qui agresse l’élément féminin. La deuxième option est de voir ces violences comme quelque chose de systémique, qui peut apparaître et évoluer au sein du couple au cours du temps. C’est ma vision. Pour moi, il y a trois personnes dans un couple : les deux partenaires, et la relation qu’elles créent, avec leurs histoire personnelles, leurs névroses. C’est cette relation qui peut devenir violente avec le temps.

Il existe aussi une véritable difficulté à en parler au sein de la communauté lesbienne elle-même. Pourquoi selon vous ? Peu importe la sexualité, c’est un sujet difficile à aborder. Mais c’est d’autant plus le cas pour des couples de femmes car, dans les milieux féministes, la violence est vue comme un attribut masculin. En règle générale c’est un homme plutôt qu’une femme qu’on imagine dans le rôle de l’agresseur quand on évoque le problème des violences conjugales. Et puis, il y a ce phénomène très répandu de culpabilité de la victime : « Est-ce qu’on va me croire ? Pourquoi n’ai-je pas été capable de me défendre tout.e seule ? » et qui est amplifié quand l’agresseur est une femme, à cause du cliché que je viens de citer. D’où le rôle central de l’entourage (amis, famille) pour l’amener à briser le silence.

En France, les associations et structures autour des violences conjugales homosexuelles se comptent sur les doigts d’une main. Comment l’expliquez-vous ? Comme je vous le disais, l’invisibilisation des questions de santé gay et lesbienne est une constante. Ce n’est qu’une preuve de plus du manque d’information sur ces thématiques. D’ailleurs, dans les campagnes de sensibilisation aux violences conjugales, c’est toujours un modèle très hétéronormé qui est présenté. Et cela pénalise aussi les hommes victimes de violences de la part de leur femme, pour qui il est très dur de parler puisqu’ils ont honte et craignent de ne pas être crus. Les associations LGBT elles-mêmes manquent d’argent pour mettre en place leurs propres campagnes, il leur faudrait des subventions. Peut-être qu’avec la loi sur le mariage pour tous et donc une forme d’officialisation des couples de même sexe cela va changer. Mais pour le moment, je ne vois pas d’évolution …

Vous parliez tout à l’heure du rôle des proches pour aider les victimes à rompre le silence. Que conseillez-vous à nos lectrices si elles en sont témoins ? Tout le problème quand on est témoin de violences conjugales, c’est qu’on ne peut pas porter plainte à la place de la victime. Il faut que ce soit une décision qui vienne d’elle, qui intervient au bon moment. Il est très important de respecter son choix. En revanche, on peut l’écouter et l’accompagner. C’est très difficile car les violences ne sont jamais seulement physiques, elles sont aussi psychologiques. La victime est dépersonnalisée, perd confiance en elle. Il faut donc tenter de remonter son estime d’elle-même pour lui faire comprendre que ce type de rapport n’est pas quelque chose de normal, qu’elle n’a pas à l’accepter, qu’elle ne l’a en aucun cas mérité. Ensuite, il faut l’accompagner lorsqu’elle va porter plainte et quitter sa partenaire violente, ce qui est le plus douloureux. Et après cela, il va falloir l’aider à se reconstruire…

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Retrouvez ce reportage (témoignages et rencontres) en intégralité dans le numéro de novembre de Jeanne Magazine.

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