Il y a 1 an, dans son numéro d’octobre 2017, Jeanne donnait la parole à Théo, Cyrille, Nicolas, Anne-Sophie, Alix, Camille, Nino et Amilcar qui témoignaient sur le fait de grandir dans une famille homoparentale. Suite à l’avis favorable du Comité consultatif national d’éthique qui vient de se prononcer de nouveau en faveur de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, nous vous proposons de découvrir en intégralité le témoignage de Camille, 26 ans, née d’une PMA, réalisée en Belgique.

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Camille a 26 ans, elle étudie actuellement le droit à Paris et a récemment contacté la rédaction de Jeanne pour partager son histoire avec les lectrices. Née d’une PMA, réalisée en Belgique, Camille ne comprend pas qu’aujourd’hui la France n’ait toujours pas franchi le cap de l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, car comme elle dit « il y a un recul suffisant aujourd’hui pour savoir que les enfants issus d’un couple homoparental sont aussi bien dans leur tête et dans leur vie que n’importe quel autre enfant ». Rencontre

Comment avez-vous vécu, plus jeune, l’homosexualité de votre mère alors que le sujet était encore tabou ? C’est vrai que dans les années 90, on parlait peu d’homosexualité et encore moins d’homoparentalité. Je suis née en 1993 et j’ai très vite intégré le fait que j’avais deux mères. Je l’ai vécu tout aussi facilement qu’un enfant qui a un papa et une maman. Nous habitions à quelques kilomètres de chez mes grands-parents et mon oncle n’habitait pas très loin non plus. J’ai donc pu grandir en ayant des repères masculins comme on dit [Rires]. Mais pour être honnête, être enfant ne veut pas dire être idiot : on comprend les choses. Je voyais bien que mes copines et mes copains à l’école avaient un papa et une maman, mais qu’est-ce que cela changeait ? J’étais punie de la même manière quand je faisais des bêtises, j’aimais aller aux anniversaires de mes copines de la même manière et je n’aimais pas plus que ça faire mes devoirs de la même manière que mes copines [Rires]. C’est le regard des autres qui nous fait nous sentir différent et mes mères m’ont beaucoup parlé de ce regard qu’il fallait ignorer.

Vos camarades de classe étaient-ils au courant de la situation ? Si oui, comment l’ont-ils su ? Quelles ont été leurs réactions ? Je ne faisais pas d’annonce générale en début d’année [Rires] mais oui, toutes mes copines le savaient car je les invitais beaucoup à la maison et mes mères étaient toujours là (elles ont créé une société il y a une vingtaine d’années et travaillent à la maison). D’ailleurs mes copines les aimaient beaucoup de souvenir [Rires]. On étaient jeunes, elles n’ont donc pas eu de réactions particulières. Je me souviens simplement d’une fois alors que j’étais chez une de mes amies, sa mère était venue me voir pour me demander si ça ne me manquait pas de ne pas avoir de papa. J’ai trouvé sa question un peu bizarre mais je suis vite retournée jouer avec ma copine. Je pense, aujourd’hui avec le recul, que le fait d’être une petite fille pleine de vie avec des mamans ouvertes sur la question ou du moins qui ne se cachaient pas, nous a permis de faire avancer les mentalités à ce sujet autour de nous. C’est à petite échelle, mais je suis convaincue que les grandes phrases à ce sujet, les banalités échangées sur un plateau de télé ou dans un magazine ne permettent pas forcément à ceux qui sont opposés à l’homoparentalité de les faire changer de point de vue. Par contre, voir et évoluer près d’une famille homoparentale bien dans ses baskets, clairement ça change la donne !

Comment cela se passait-il avec vos profs ? Les profs sont des êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts, alors je dirai que ça se passait bien la plupart du temps et pour d’autres, c’était un sujet plus « tabou ». Sitôt qu’il fallait se rencontrer avec mes mères à l’occasion de réunions parents/profs, mes mères me disaient sentir une « crispation » mais rien de bien plus grave. Je n’ai jamais été pénalisée, il fallait juste passer outre ce regard de l’autre une fois encore [Rires]. On apprend à le faire très bien avec le temps et cela m’a aidée à me forger un caractère plutôt bien trempé comme me disent mes mères aujourd’hui [Rires].

Qu’avez-vous ressenti en 2013 lorsque vous avez entendu les débats autour de la loi du mariage pour tous, et les critiques sur les familles homoparentales ? J’ai très mal vécu cette période. Les phrases assassines prononcées dans l’enceinte de l’Assemblée nationale qui est, pourtant, un pilier fondateur de notre démocratie, m’ont beaucoup touchée. Se faire qualifier « d’enfant Playmobil » par un député ne fait pas particulièrement plaisir… J’ai d’ailleurs trouvé qu’on ne nous avait pas assez donné la parole. Je sais qu’il faut prendre du recul mais les débats étaient d’une telle violence à notre égard, soyons clair, que cela devenait très difficile à vivre. Pourquoi alors ne pas avoir invité sur les plateaux de télé des enfants issus de couples homos, ils auraient ainsi vu qu’on est loin d’être des « enfants Playmobils », « des produits fabriqués » ou encore « des terroristes en puissance »… J’ai d’ailleurs un peu peur que l’on en vienne à vivre prochainement ce même genre de propos ignobles avec les débats sur l’ouverture de la PMA à toutes les femmes. La France a évolué à ce sujet mais semble-t-il pas les médias qui décident toujours de donner la parole aux « anti »… Tant que ce sera la cas, il faudra continuer d’endurer ces paroles nauséabondes qui blessent plus qu’elles n’éclairent.

Cela vous est-il personnellement déjà arrivé d’entendre des critiques, d’être embêtée / gênée du fait de grandir dans une famille homoparentale ? Jamais je n’ai eu à subir d’homophobie à l’égard de mes mères ou de notre modèle familial. J’ai rencontré plusieurs personnes qui s’interrogeaient sur nous mais je ne suis jamais contre l’idée de répondre aux questions. C’est comme ça qu’on avance et qu’on apprend le vivre ensemble.

Y a-t-il des situations particulières où vous vous sentiez différente des enfants qui vivent dans une famille composée d’une maman et d’un papa ? Jamais non plus, si ce n’est quand on nous le fait remarquer [Rires]. Par exemple au moment de remplir le fameux questionnaire à l’école en début d’année « métier du père, métier de la mère »… ou aujourd’hui encore les formulaires qui demandent le nom du père. Mais pour moi, ce n’est qu’un détail. Ce serait bien que cela évolue, car cela serait la concrétisation du changement de mentalité en France, mais je pense qu’on n’en est pas encore arrivé là. Ca viendra un jour. Un jour, j’espère que peu importera de savoir si on a une maman et un papa, ou deux mamans ou deux papas ou une maman, ou un papa… je pourrai continuer à égrener ces modèles familiaux encore longtemps, car il en existe autant qu’il existe de familles, c’est ce que j’ai appris en tant qu’enfant issue d’une famille dite « différente ».

L’argument principal des anti-homoparentalité est qu’un enfant a à tout prix besoin d’une présence masculine et d’une présence féminine pour correctement s’épanouir. Que pensez-vous de ça ? Je parle pour moi uniquement, j’imagine qu’il y a plusieurs bonnes réponses à cette question. Je suis heureuse d’avoir grandi autour de mes mères, mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes cousins et mes cousines, mais mon principal repère aujourd’hui encore c’est mes mères. Alors peut-on parler de besoin ? Je ne sais pas. Qu’en est-il d’une famille hétéroparentale où l’enfant ne grandirait qu’avec son papa et sa maman, sans grands-parents, sans oncles et tantes, sans cousins et cousines… Peut-être aurait-il une carence affective, qui sait. Je pense avant tout qu’un enfant a besoin d’amour et d’attention, il a besoin d’être éduqué sur le monde dans lequel il vit. Il a besoin d’apprendre à avoir les yeux et l’esprit ouverts et je dois remercier mes mères pour m’avoir offert tout cela…

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