La réalisatrice chilienne ouvertement lesbienne Pepa San Martin nous présente Rara, son premier long métrage, qui s’inspire de l’histoire de la juge chilienne Karen Atala, qui a perdu la garde de ses filles en 2003 à cause de son homosexualité. Extrait de l’interview publiée dans le numéro d’octobre de Jeanne Magazine.

Rara s’inspire, sans pour autant être une biographie, de l’histoire de la juge chilienne Karen Atala, qui a perdu la garde de ses filles en 2003 à cause de son homosexualité. Sa bataille juridique contre son ex-mari a duré dix ans, elle a fini par la gagner contre la plus haute instance chilienne. Ce fut une guerre homme contre femme, hétéros contre homos, avec pour enjeux, l’intérêt des enfants et la dignité. Mais le film, plutôt que de se concentrer sur l’aspect juridique, adopte d’entrée la perspective de la jeune Sara pour montrer combien le monde de l’enfance est mis à mal quand les adultes font valoir leurs prétendus droits et se trompent.

Rara est votre premier long métrage, pouvez-vous revenir sur la genèse de ce film ? La genèse de cette fiction commence à partir d’une histoire vraie qui est arrivée au Chili il y a quelques années. Le fait d’avoir vu comment une mère a été forcée de se séparer de ses enfants, pour le simple fait d’être lesbienne et de constater qu’il est encore difficile aujourd’hui de vivre avec nos différences ont été les points de départ du film.

En tant que réalisatrice ouvertement lesbienne, en quoi était-ce important pour vous de faire un film qui aborde l’homosexualité féminine ? Rara parle du développement de l’enfant, de l’être humain qui commence à construire son identité, et dans cette perspective, il était important d’aborder la question de l’homosexualité féminine. Je pense que les cinéastes sont des vecteurs de communication et nous nous devons d’assumer cette responsabilité. Pour moi, il est important de faire passer des messages pour faire évoluer les mentalités.

A ce propos, en quoi aborder ce sujet par le biais de la vision des enfants, peut faire particulièrement évoluer les mentalités ? Un des objectifs et principe de Rara est qu’il se veut un film pour les non convaincus, avec l’idée d’explorer un thème jusqu’à présent négligé. Je suis convaincue que les adultes peuvent changer par le biais des enfants.

Rara de Pepa San Martin au cinéma le 21 juin (Outplay)

Retrouvez l’interview de Pepa San Martin ainsi que l’histoire de la juge chilienne Karen Atala en intégralité dans le numéro d’octobre 2016 de Jeanne MagazineEn vous abonnant à Jeanne, vous permettez à votre magazine 100% lesbien de continuer à vous proposer 90 pages de contenu exclusif chaque mois !

Découvrez ci-dessous le parcours de Karen Atala qui a gagné son combat contre la discrimination, et qui a inspiré le film Rara.

Mai 2002 – Karen Atala Riffo, 39 ans, juge chilienne d’origine palestinienne, et son mari Ricardo Jaime Lopez Allendes, avocat, divorcent. Leurs trois filles sont confiées, avec l’accord des parents, à la garde de leur mère. Six mois plus tard, la partenaire de K. Atala, l’historienne Emma de Ramon, emménage avec elle et les filles.

Janvier 2003 – Le père réclame le droit de garde, argumentant : « la négligence et l’abandon de la mère en raison de son changement d’option sexuelle qui perturbe le développement normal des mineures ». Il obtient le droit de garde provisoire.

Octobre 2003 – La première instance redonne le droit de garde à la mère, estimant que « son orientation sexuelle ne l’empêche pas développer une maternité responsable ».

Mai 2004 – Le père saisit la Cour Suprême du Chili qui décide (à deux magistrats contre trois), d’attribuer la garde au père. Elle souligne que « l’éventuelle confusion des rôles sexuels qui peut se produire par la carence dans le foyer d’un père de sexe masculin et son remplacement par une autre personne du genre féminin, constitue une situation de risque pour le bon développement des mineures, risque contre lequel elles doivent être protégées ».

Novembre 2004 – Karen Atala saisit la Commission interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), préalable à l’introduction d’un recours devant la Cour Interaméricaine des droits de l’Homme. Dans ses arguments contre l’État chilien : la décision de la Cour Suprême s’est focalisée exclusivement sur son orientation sexuelle et non sur les autres fondements de disqualification légale pour révoquer la garde de ses enfants, ce qui s’oppose au principe d’égalité devant la loi (article 24 de la Convention Américaine des Droits de l’Homme). Elle avance aussi que l’homosexualité ne peut constituer une cause suffisante pour déclarer son incapacité comme mère, à moins que la Cour puisse prouver concrètement que ceci provoquait des dommages à ses filles, ce qui n’a pas été le cas. L’État chilien juge la pétition non admissible, argumentant que la décision de sa Cour Suprême a eu comme fondement l’intérêt supérieur des enfants et que le « comportement de la mère qui décida de cohabiter avec une personne du même sexe avec laquelle elle prétendait élever ses enfants […] s’est avéré gênant pour la formation et risqué pour le développement des mineures dans le contexte actuel de la société chilienne ».

2012 – La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme condamne l’Etat chilien pour violation du droit à l’égalité et à la non discrimination, estimant qu’il « n’existe pas un modèle spécifique de famille » auquel on puisse faire référence pour déterminer l’intérêt supérieur de l’enfant. Mais plutôt une multiplicité de compositions familiales qui peuvent toutes favoriser l’intérêt supérieur de l’enfant, sans pour autant être traditionnelles. L’Etat chilien doit publiquement et internationalement reconnaître sa responsabilité. Il doit aussi mettre en place des programmes d’éducation pour les fonctionnaires. Karen Atala et ses filles bénéficient d’une thérapie réparatrice.